SENTIR la liberté aux semelles de vent









Tenter d’exposer en clair la vérité poétique, c’est chercher à circonscrire la poésie par les moyens du discours, énumérer ses aspects sous prétexte de la mieux saisir et, en fait, la laisser échapper, puisqu’elle par essence de l’ordre du tout ou rien et ne peut donc évidemment pas se débiter au détail. […] Je vise un but pratique et ce qu’il faudrait c’est – chose étrangère à toute théorie – me sentir planté en pleine poésie.    Michel Leiris

SENTIR




Sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules Sentir la liberté aux semelles de vent Sentir le bonheur des Sans-Culottes chantant et dansant la Carmagnole Sentir le bruit si doux du temps qui passe quand on compose une ballade Sentir bébé bouger la tête en bas les fesses en haut faisant ses sauts et ses gambades Sentir les battements du cœur et les violons de l’âme Sentir un parfum frais sortir des touffes d’asphodèle Sentir le goût des allitérations labiales, dentales, palatales, vélaires, uvulaires Sentir siffler ou chuinter les fricatives pour qui sont ses serpents /  un chasseur sachant chasser Sentir gueuler Flaubert pour parfaire sa phrase un gorille hurlant (sic) Gare au go Gare au ri Gare au gori ille ! Sentir la fin et le fagot, le sapin de la caisse, l’hérésie, le roussi, le lièvre et la perdrix Et ne pas se sentir le cœur de boucler cette fantaisie…





L’BAL HABILE À BILBAO





Bilbao Te fais pas d’bile

Bilbao ne va pas te laisser en rade

C’est un bon prélude pour ta sérénade





Bilbao une chanson de Boris Vian

Sur une musique de Kurt Weill

Chantée avec ce qu’il faut de gouaille

et de raffinement

par la divine Catherine Sauvage





Bilbao cette nuit te tient en éveil

L’bal à Bill À bilbao n’a pas d’âge





Bilbao vieille lune tapée par la main amie

de Blaise Cendrars

La ville lui rappelait

 Au risque de passer pour un imbécile

un décor de Picasso

(Si j’ai bonne mémoire)





Ou peut-être du douanier Rousseau

Celui qui mit sur toile la Muse inspirant le Poète

Marie Laurencin et Apollinaire





Voilà où m’a conduit mon imaginaire

Avec ce dernier vers ultime pirouette


	

ÉVITER crime horreur et folie





















À la faveur du plaisir qu’ils procurent gratuitement au lecteur, humour et jeux de mots ont justement pour fonction d’éviter l’examen critique.

Philippe Lejeune

ÉVITER




Éviter crime, horreur et folie, comme l’écrit le poète des Fleurs du mal Éviter les énigmes auxquelles Œdipe a déjà répondu Éviter la ballade des pendus Éviter de se pencher vers les eaux de la Seine depuis le pont Mirabeau quand on est amoureux d’une femme qui ne vous aime Éviter les phrases trop longues alambiquées Éviter de refermer trop vite les bouquins où règne un silence de faulx Éviter pour les rougeauds de boire du Clos-Vougeot Éviter de faire un coup d’état si l’on ne veut d’Hugo subir les Châtiments Oui éviter du grand Victor les vers qui claquent Mettons Jean Jacques au bagne et Voltaire au chenil (Victor Hugo) ceux qui croient y parvenir se noieront dans la fange de l’empereur Minus Éviter de faire le dingo si ne voulez subir les électros (chocs) comme le pauvre Artaud qui devint complètement Momo Éviter si voulez rester libre de corps et d’esprit, d’écouter les discours d’hypocrites bigots, vieux matagots, cagots, cafards empantouflés (Rabelais) Éviter la pampa des organisations soixant’huistes, maos, cocos, trotskystes, vous y perdriez votre âme et votre dernière chemise Éviter les houris et les odalisques, les faux paradis, et la terreur dans l’instance de la lettre du docteur Lacan Éviter parer esquiver Se soustraire échapper de cette page vite et sans regrets


	

COMME UN TOMBEAU DE POÈTE

la main écrit et le texte se fait (plus ou moins)




Avant de rendormir les douleurs et les cris

Je lis Frénaud Follain folles guêpes bourdons

Les yeux pleins de fourmis noires et de Néant-

-la-Môme chérie – loin des chichis – de Tardieu

Avant de rendormir les douleurs et les cris





Sois tranquille Philippe qui vient de t’en aller

Le poème ennemi tu ne traceras plus

Tu ne chercheras pas le fin mot de la fin

Ta mort tu le disais poursuivait son chemin

Sois tranquille Philippe qui vient de t’en aller





Les extrêmes se touchent écrit Blaise Cendrars

Il chante Bilbao d’autres le bilboquet

Ou cette fleur absente de nos derniers bouquets





Je t’écris lettre à lettre avec de l’encre bleue

« L’art est long si long La vie en revanche courte

Elle coupe comme un couteau »*

Nos pages noires du tombeau





*Largo es el arte La vida en cambio corta

como un cuchillo

Angel Gonzalez

lecture (et traduction)

HAÏR les puissances des ténèbres









Et je hais toujours la femme jolie

La rime assonante et l’ami prudent

Verlaine

HAÏR




Haïr ne devrait pas appartenir au vocabulaire des païens et des panthéistes Haïr les puissances des ténèbres et le Dieu des crucifiés Haïr le sagouin qui établit une liste des cent meilleurs livres Haïr les Assis qui acceptent la vie telle qu’elle est Haïr ces grands hommes qui démaillotés de leur légende se retrouvent nus mais sans la grâce des Sauvages de nos Tristes Tropiques Haïr ceux qui ont plaisir à verser le sang des lions et des biches Haïr ceux qui rabaissent à plaisir les Saltimbanques et les Architectes Haïr les curés des ouailles vichyssoises et des hordes papales passant au fil de l’épée les Cathares (Tuez les tous Dieu reconnaîtra les siens) Haïr la piétaille qui suit les mots d’ordre d’un dictateur financé par les maîtres des forges et de l’acier Haïr ceux qui n’aiment pas les livres bons et pleins de dictées (Marcel Pagnol) des instituteurs laïques d’Aubagne et des Chartreux Haïr mais encore plus Aimer ce chevalier inexistant paladin à l’armure vide et cette Môme Néant qui laissant cours à sa fantaisie cultive le far niente et la pensée de rin de nos marionnettes caquetantes qui par bonheur A’xistent pas