DOUCE DOULEUR





De la douceur





Peut-être est-ce dû

au milieu qui m’entoure :

le bois de pin en surplomb

d’un étang aux mille reflets

et ce mur antique

en grand apparat*

sur lequel je me suis adossé





Tout élément

Qui aussi bien

Aurait pu me faire écrire





De la douleur





*formule des archéologues

poème écrit sur l’oppidum de Saint Blaise

commune de Saint Mitre les Remparts

DEVANT LA TRIPLE MORT QUELLES RESSOURCES ?





les oiseaux et les fleurs

et ceux qui prosent encor

leurs existences





depuis les troubadours

qui chantent l’alouette qui monte au ciel

aux premiers rais

jusqu’à l’aujourd’hui des poèmes

qui n’ont de cesse de maintenir

nos forêts de symboles

en feu





triple mort programmée

des oiseaux des arbres et des fleurs

et de ceux et celles étiquetés

sous le nom de « poètes »





ces activistes un peu sorcières

un peu porteurs de joies enfantines

et de questions qui brûlent les lèvres :





Que peut-on encore fabriquer aujourd’hui

Qui puisse être

 – malgré le ravage écologique –

Une ressource

Pour ceux et celles qui viennent ?





italiques Isabelle Stengers

ajout et mise en forme

jj dorio

VOILÀ TOUT EST DIT





J’ai beau les retenir les mots m’échappent

Je connais leur danger leur manque de réalité

Mais je suis dans l’arène

Le dictionnaire est lâché

Je le cite et m’adonne à sa versatilité





J’ai beau les retenir les mots m’échappent

Vaniteux mesquins égocentriques

Intrigants facétieux

 – Passez au large leur dis-je

Laissez-moi à ma guise robinsonner





Mais  ils ne m’écoutent pas

Ils s’écoulent sans cesse

Fleuves intranquilles

Qui sortent de leur lit

Sans raisons et sans rimes





Ils passent d’un lieu à l’autre

D’un livre terminé à un livre recommencé

Jusqu’au jour –cette nuit –

Où les mots enfin reposent

au fond du sablier :





Y con eso quedo dicho todo !*

Voilà…tout est dit !





*derniers mots de Bartleby y compañia

Enrique Vila-Matas (2000)

PAS DE QUOI EN FAIRE UN POÈME





Alors reste la main

la muette qui cherche

sur la portée des mots

la note juste de l’instant

Jacqueline Saint-Jean

Solstice du silence

Editions Alcyone





Pas de quoi en faire un poème

me dit l’empereur philosophe :

Écrire ses pensées chaque jour

était un de ses dadas.





Pas de quoi en faire un poème :

Bientôt tu auras tout oublié !

Bientôt tous t’auront oublié !*

*Marc Aurèle





Pas de quoi en faire un poème ?

Je sais bien mais quand même

Sans pouvoir et sans pensée particulière

J’essaie de le faire ce poème





Unique et sans chichis

Il m’oblige à déployer

Les formes imaginatives

Qui font le corps d’un texte

En perpétuel mouvement





Je l’écris ce poème

Vers le haut vers le bas

Je l’écris à la lettre

Allant de l’une à l’autre





C’est un texte plutôt

Encore à parfaire

Mais qui en sa première version

se déploie ainsi :





le fil d’amour des poèmes

que je lis et relie sans cesse

à ce que j’essaie de faire au mieux

en jetant au panier le pire





la boîte à outils de mes lectures

qui m’ouvrent à l’inconnu

à la sérendipité

au rejet des grands maîtres

de systèmes toujours mâles

et toujours dominants





le fil d’amour de mes sorcières

comme les autres*

qui ont l’art de tisser des savoirs

des délivrances éphémères

mais que d’autres espèrent-elles

prolongeront





*Anne Sylvestre


	

UNE BELLE SAUCÉE





Pour un semblant de vie

Dans le lit solitaire et glacé

Je tourne le dictionnaire





Je cherche les mots partis

Comme l’on dit des morts

Et des verbes que l’usage a perdus





Cette nuit par exemple

Je saupoudre ma page

Du sel d’un faux saunier





Le temps se met au pourpre

Mon père des champs

N’est pas encore rentré





J’entends dans la cuisine

Ma pauvre mère bisquer

Qui me prend à témoin :

– Tu vois il n’écoute jamais rien

Il va encore prendre une belle saucée !





17/01/2020
02h14
variation
réécriture
31/01/2020
06h43

manuscrit premier jet
format A6
papier kraft