LECTEURS LECTRICES ETC





PLUME

Cette nuit j’ai repris un stylo à plume que je n’ai pas utilisé depuis des lustres. Mais ça marche pas. Il va aller rejoindre les objets inutiles. Mon plaisir désormais est d’écrire avec des feutres pointes fines.

ANACHRONIQUE

Je tiens cette chronique, où je m’efforce, de réécrire certains moments de ma vie, (mais pas que), sur la page quadrillée d’un cahier d’écolier « Héraclès », avec, seule innovation depuis ma lointaine enfance, le remplacement de la plume sergent-major, par un stylo feutre pointe fine. En écrivant ceci t’as l’air fin !, me souffle mon génie plus que moqueur.

LECTEUR CONTRARIÉ

Le corps de la victime, lit-il, a été découvert à 1h44 du matin. Aussitôt il compare avec les chiffres rouges affichés sur son réveil : 2h12. Il le note, comme on peut lire ci-dessus.

Quand il revient à sa lecture, l’inspecteur qui reprend l’enquête, – son collègue qui en avait la charge a déclaré forfait victime de burn out -,  sort un carnet de sa poche et dresse la liste des personnes qu’il souhaite interroger. Le lecteur contrarié vérifie que son nom ne figure pas dans la liste des suspects. Puis, rassuré, se rendort.

LIRÉCRIRE

Les pieds sur le bureau, le livre que je lis, ou le cahier sur lequel j’écris posé sur mes cuisses, les yeux quand ils se lèvent regardent le paysage qui passe par la fenêtre, un bois de pin à l’horizon, avec nuages ou ciel d’azur, et des oiseaux goélands à l’instant qui planent. Et quoi encor ? Des pensées qui vont et viennent, disparaissant la plupart du temps, mais se posent parfois si main les écrit.

LECTEURS LECTRICES

Improbables (Gérard Genette), hypocrites (Baudelaire), apocryphes (Ecco), labyrinthiques (Borges), d’outre- tombe (Chateaubriand), suffisants = capables (Montaigne), lecteurs d’eux ou d’elles-mêmes (selon Ricœur), etc…

Pour « le vrai lecteur », je m’en remets au poète des carnets de Veilhes, avec qui j’entretins une belle correspondance: « Je me suis habitué à considérer tout poème venant d’être écrit comme un fruit naissant, une promesse, un apparaître verbal d’un instant plus ou moins privilégié, une ébauche à parfaire, un voyage à continuer. Ainsi n’y vois-je jamais une version définitive, une œuvre achevée, notions qui n’ont plus de sens pour moi. J’incline même à souhaiter le vrai lecteur qui écrirait un autre poème à partir du mien. »

LECTEURS

Sans lecteurs ou/et lectrices qui, me lisant,

« y poussent un peu leur vie »,

il me manque leur manière de prolonger mes poèmes,

dont chaque commencement n’en finit pas…

Mais chercher des lecteurs au grand jour

N’est pas de mon ressort.

La langue de mes pièces est couverte de nuit.

C’est ainsi que moi-même, je lis et me perds,

dans les poèmes des autres que je lis en aveugle.

DEUX ANGUILLES LOVÉES





Je lis un poème dédié à Octavio Paz

écrit une nuit de décembre 1961

à Cuernavaca – ce « Corne de vache »

donné par les conquérants espagnols

qui déformèrent ce « lieu près des arbres »

cuahuitl-nahuac de la langue des Nahuatl





Je crois bien que c’est là que Mingus

quitta définitivement sa contre basse

À moins qu’on l’ait enterré avec





C’est la coutume des indiens Kuna

lisais-je hier

Pas de contre basse mais des objets

en modèle réduit

caractérisant les défunts

une pirogue la mola des deux anguilles lovées

une paire de ciseaux un labyrinthe sans entrée





Tout ce qu’on ne voit bien que les yeux fermés





05/05/2020

mola des deux anguilles lovées
Tableaux Kuna
MichelPerrin
Arthaud 1998

LA FABRIQUE D’UN POÈME





Laissez-moi voyager incognito

Inconnu de moi-même

Dans les séismes du monde 





l’avenue B de New York

où ma fille masquée

va à la pharmacie

chercher du lait





un parc est à côté

où poussent les tulipes

et les premières jonquilles

comme chantait Auffray





Il court il court le furet

Les images s’agitent

Portées à bout d’écrans magiques





Je fabrique des poèmes

-ai-je lu hier-

qui sautent à l’élastique

ça je l’ai ajouté





Je bricole des voyages

que j’offre aux inconnu.e.s

Qui comme moi fabriquent

des rêves incognito

pour sortir de leurs Bastilles





04/05/2020

QUENEAU NOUVEAU DOCTEUR CONTRE LE CORONA





Le roi Raymond Queneau écrivit dix sonnets

Dont chaque alexandrin fut par lui séparé

Sur quatorze languettes de papier découpé

10 puissance 14 vous zavez ka compter*





Moi je les ai classés dans ma verte chemise

Je les apprends par cœur chantant leur Oulipo

Je conseille le remède à ceux que traumatise

Le virus du covid qui leur vide la peau





Le poète inspiré c’était bon pour Homère

L’aède de l’Iliade exaltant les Héros

Les Grecs s’écrabouillaient faisant pleurer les mères





Les poètes oulipiens c’est plus terlintintin

Des dieux ils ont soupé ils préfèrent les lutins

Qui nous délivrent du mal mais non des chocs verbaux





 *Cent mille milliards de poèmes

Raymond Queneau

dimanche 03/05/2020