Personne à qui souhaiter
Avant d’éteindre la lumière
La bonne nuit
Tu te rabats alors
Sur un vers
Puisé dans une ballade célèbre
Qu’écrivit pour un concours
François Villon
Le vers oxymoron
Va tourner dans ta tête
Comme une forme amie
T’aidant à te confier
Au sommeil de Morphée
*
le vers titre de ce poème
illustre le thème du concours de Blois
destiné à la virtuosité de quelques poètes
à qui l’hôte Charles d’Orléans
anticipant les pratiques de l'Oulipo
avait donné comme vers premier
Je meurs de soif auprès de la fontaine
LA POÉSIE N’A PAS DE PRIX
En ce monde étiré, parcouru en tous sens, volubile et affairiste,
la poésie survit, langue de sable, déploration surannée, etc.
Gaston Puel
I
La poésie n’a pas de prix
Elle se donne pour rien
hors des marchands
des cuistres et des théoriciens
qui se font mousser
avec les mots des insurgés
II
La poésie n’a pas de prix
C’est un peu d’air qui est passé
sur cette colline sur cette rue
ce ru de figures invisibles
qui bouillonnent
moitié pierre moitié écume
III
La poésie n’a pas de prix
Trésor caché des nuits
Elle lève ses barricades mystérieuses
au carrefour des rêves
et des réalités
IV
La poésie n’a pas de prix
inadaptée à ses marchés
où ceux qui inscrivent « poète »
sur leur carte d’identité plastifiée
troquent l’or du temps
pour leur petite monnaie de signes
V
Innocente dérangeante pauvre et sans prix
Poésie n’est pas un nom facile à porter
Elle est pourtant – toujours – l’humaine mesure
Un cami compartit Un chemin partagé
Qui relie maille après maille ses lecteurs dispersés
Joie et douleur mêlées dans un simple poème
Qui ne fait que passer
UNE HEURE UNE NUIT UNE PAGE BLANCHE
écriture blanche
passante des nuits
où l’on demeure éveillé
tel un feu follet
il est 1:48
c’est le commencement
le premier coup de dés
les chiffres du hasard
d’un homme approximatif
il est 1:56
en attendant la suite
qui ne vient pas
tes oreilles participent
au grand bal des acouphènes
il est 2:02
tu songes à Moby Dick
à l’obstination de la mort vieux capitaine
poursuivant la baleine blanche
là-bas laine blanche
flocons de neige et ceux d’argent
et que n’ai-je
en cet instant
le duende des gitans
et le murmure des maîtres
disant leurs vers anciens
il est 2:07
mais peut-être
faut-il oublier leurs chimères
soleils noirs et obscures clartés
la tache aveugle
la vache aveugle
des nuits obscures
vaca ciega
en la noche oscura
il est 2:17
dizesept
police secours
crient les provençaux
au loto des familles recomposées
il est 2:20
tu t’accroches aux mots
tu erres sur l’aire
des vents contraires
jetant les grains
du clinamen
il est 2:22
les trois deux
apparaissent en rouge
sur le petit réveil
posé sur tes livres de chevet
il est 2:24
tu changes de page
tu entres par la porte sud
de l’oppidum sans nom
il est 2:25
tu aimes les fleurs d’encre
les encres blanches des amandiers
les amours jaunes du mimosa
que tu as planté à la naissance
de ton petit-fils
un vingt-huit février
il est 2:34
homme patient
homme industrieux
homme égaré
homme tranquille
prosant ses vers
de fourmi
il est 2:36
tu te frottes à la langue d’oc
des troubadours
l’éclair du trobar clar
l’obscurité du trobar clus
2.38
tu revois le clos entouré de cactus candélabres
dans les hautes terres de Goajira
sous la clarté de la voie lactée
où marchent interminablement les indiens morts
il est 2:39
le feu sous les cendres
le peu de miel
que l’on prélève
sur l’arbre à maux
il est 2:44
encore quatre minutes
monsieur le bourreau
bour et bour
et rataplan
à rebours
du temps compté
de nos nuits blanches
il est 2:46
l’espèce de poème
rend grâce
et se brûle
sous le réverbère
des éphémères
il est 2:48
une heure est passée
dans l’immédiat du gazouillis
d’une main sur une feuille blanche
quelque part dans l’inachevé
références 1:48 L’homme approximatif Tristan Tzara
2.02 Moby Dick Herman Melville
Marie Guillaume Apollinaire
2:24 Sur l’oppidum sans nom Jean Jacques Dorio
2:38 Le chemin des indiens morts Michel Perrin
2.48 Rilke
il est 3:48 une heure de plus a passé
recopiant sur le clavier en le modifiant quelque peu
le manuscrit du premier jet
JE ME SOUVIENS DE MON ÉCOLE
Je me souviens des dictées et des coups de règle
sur la tête ou les doigts
Je me souviens de Chalureau
qui se mordait la paume des mains
pour ne pas prendre le fou rire
Je me souviens de la règle de trois
Je me souviens du dessous obscur de l’escalier :
il servait de réserve de bois pour l’instituteur
et de cachot pour écolier récalcitrant
Je me souviens du jeu de barre dans la cour
où nous criions comme des perdus
Je me souviens des tabliers noirs
Je me souviens des pupitres
avec leur trou pour l’encrier
Je me souviens des plumes gauloises
et de la sergent major
Je me souviens de madame Sert
et de messieurs Géraud et Dinat
Je me souviens que l’on soulevait le béret à leur passage
Je me souviens de mes copains Riri et Jojo
Je me souviens de Bernadette et de Marité
Je me souviens des leçons de choses
sur l’escargot ou l’araignée
Je me souviens du poêle et de la bûche
que l’on apportait les matins d’hiver
J’entends encore la voix du maître qui nous intimidait :
Et je ne veux pas entendre une mouche voler !
Je me souviens des fables de La Fontaine
et du poème quotidien
que l’on récitait debout en nous balançant
Je me souviens de mon école
JOURNAL DE MER
UNE CABANE DE MOTS
Non vraiment non
Mon petit poème
Ne sauvera personne
D’une mort annoncée
C’est juste une cabane de mots
qui pousse de guingois
pour un dernier hommage
à la Terre-Mère
Et aux humains discrets
Qui ont nourri leur vie
De vent d’océans
Et de l’humus dont ils étaient faits
*
UN GRAND PRIVILÈGE
à Jean-Marie Corbusier
C’est un grand privilège
Assis dans la douceur
Des vagues incessantes
De leurs rumeurs de leurs nuances
Je lis et les oublie
J’écris sur un exemplaire
du Journal des Poètes
Dans l’odeur âcre des posidonies
C’est un grand privilège
Mais qui le sait ?

plage de Fos sur Mer
avec le dernier exemplaire du
Journal des Poètes
88° année