LA ROUE DE MÉMOIRE

La  Roue de Mémoire en haut en bas notre force fragile





À l’instant crient les martinets dans le soir d’un 3 août

Mon père les appelait faucilhs*

Sa faux il l’aiguisait consciencieusement

avec ce petit marteau en croissant de lune

dont je ne connais pas le nom

mais dont j’entends encore le bruit





Percussion qui me remémore les six maîtres de Strasbourg

qui eurent le génial projet d’assembler les peaux les bois et les métaux

du Monde Entier

-crotales cloches gongs cencerros mokubyos tablas-





Nous nous croisâmes un soir à Caracas où après leur concert au théâtre municipal

Ils me demandèrent s’il était possible de rencontrer Papillon le bagnard hableur

dont les éditeurs malins avaient fait un succès de littérature





Nous ne prîmes pas le lépidoptère dans nos filets

Mais ce fut un plaisir de danser dans la rue

au son des instruments locaux

harpe criolla maracas cuatro

Tout en criant à tue-tête – le rhum aidant –

l’injonction de Michaux :

Épervier de ta faiblesse Domine !**





* occitan





** Michaux + pièce de Stibilj pour les Percussions de Strasbourg

 

ON DIT

On dit on ne badine pas avec l'amour
On dit il pleut il pleut bergère
Ô Tour Eiffel !
On dit la mer la mer toujours recommencée
On dit adieu à Alfred de Musset

On dit on achève bien les chevaux
On dit des souris et des hommes
On dit le cimetière des éléphants
On tire le diable par la queue

On dit lira bien qui lira le dernier
On dit le vieil homme et la mer
On dit le vieux qui lisait des romans d'amour
On brûle ses livres Fahrenheit 451

On dit c'est moi qui souligne
On dit c'est moi qui traduis
"Moi dont la figure du Paradis
Se reflète dans ma bibliothèque"*


*Yo que me figuraba el Paraíso
Bajo la especie de una biblioteca

Borges





JE PROTESTE

Je proteste avant de passer l’arme à gauche avant que la faux ne me fauche

Je proteste sans haine et sans amour sans poète et sans fils de notaire

Je proteste avec une peine inégalable et une gale d’étincelles

Je proteste en chantant Je cherche un mur pour pleurer

Je proteste systématiquement pour pas me dire qu’il

faudrait en finir Je proteste en silence

Je proteste en pensées

Je proteste

Synonymiquement

Avec Plainte Cri Opposition

Réclamation Récrimination Manifestation

Désapprobation Témoignage Révolte Réquisitoire

Réprobation Rébellion Revendication Refus Appel Clameur

Déclaration Objection Promesse Réplique Ruade Murmure Gueulement

– Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles, il pèse peu, ton faix d’immortelles.

*

Avec Ferré Michaux Anne Sylvestre Vian Dictionnaire CNRTL

& Tristan Corbière

Mais le sablier?
Vous pouvez le retourner
Temps passé est bien passé
Tachez d’en profiter.

Le vent emporte le sable
Nos souvenirs et nos amitiés…
Ne vous montez pas le bourrichon !
Avec vous-même pas de chiqué.

Temps passé est bien passé
Vivez.

Robert DESNOS
« Les portes battantes »

LA POÉSIE N’EST FAITE QUE DE BEAUX DÉTAILS

La poésie n'est faite que de beaux détails
Avez-vous remarqué ce bel alexandrin
Composer dans l'incertitude des trouvailles
Vaille que vaille en vivant ce que tu lis

La poésie je vous demande pardon Mais
c'est au réveil une façon de se livrer
à ce fragment Corps au repos Esprit qui essaie
d'opposer à Douleur les promesses de l'aube

La poésie voix si ténue inattendue
Fable des pas perdus sur nos livres de sable
La barque ce matin suit ce fleuve étrange
De vers anciens qui ont le charme du pur oubli


le vers initial est de Voltaire
Romain Gary a écrit Les promesses de l'aube











EU

  EU
 
Eu ce soir se voit engloutissant les choses du dehors
pour les mélanger à sa vie
 
Eu ou plutôt son autre Moi  - son cogito brisé ? -
remplissant ligne à ligne  le Livre du Desassossego*
cette désespérance enchantée qui dormira cinq lustres
dans un baúl une malle  avant de devenir
avec l’ironie du temps
une arche d’Espoir
se mettant à voguer de langues en langues
et de lecteurs en lectrices plus ou moins désappointées
 
Ce soir où assis à Terreiro do Paço
Devant le Tage médite Bernardo Soares
Une création mentale de Pessoa
Quand passent les petites barques
Et que les émotions d’une vie te submergent
 
*Dérivé régressif de desassosegar, desassosego indique en portugais
une perte ou une privation : le manque de sossego
c’est-à-dire de tranquillité et de repos.
Mais Pessoa sous la plume de Bernardo Soares
repousse les frontières du desassosego
jusqu’à des frontières assez reculées :
de la connotation vaguement décadente
de certains textes ou le desassosego apparaît associé à l’ennui,
jusqu’à l’énervement, l’angoisse, le malaise,
la peine, le trouble, l’inaptitude et
« l’incompétence à l’égard de la vie. »

Antonio Tabucchi