
avec « hypnographies »
Jean Jacques Dorio Un poème inédit par jour

écrire chaque jour
c’est se mettre en jeu
oublier son moi-je
en recopiant des citations
en traduisant
en inventant comme à l’instant
ce qui ne s’est jamais écrit
en laissant aller ses fragments
qui nous déportent
vers on ne sait trop quoi
vers on ne sait trop qui
J’ai beaucoup lu. J’ai beaucoup vu. J’ai beaucoup dit. Je ne comprends toujours pas. Je ne comprends presque rien. Presque. Je continue. Je cherche loin des pièges et des concepts plus obscurs qu’une forge désertée. Loin des singes grammairiens qui bombent leurs poumons vides. Je reconnais les poètes à leur innocence essentielle : leur refus obstiné des réponses, leur amour de la dispersion et du secret, du rire et du monde reconstitué dans quelques mots confrontés à Nature. Quelques-uns affirment même que « Étoile n’est pas un nom ». Ni, Mer …sans doute.
Et Amour ? Et Mort ?
La Poésie dit…ne peut être qu’une formule.
On fait.
Toujours au présent scintillant…d’un noir inscrit sur la mer…entre les vivants et les morts.
– Faut être louf pour lire Alice à cent sept ans
dit Père Noël à Mère l’Oie en sortant de la mare;
ils boivent les paroles traduites de l’anglich
et trinquent à Confusion dans un fracas de verre.
Grandir rapetisser c’est ce qui arrive aux v/d/ieux,
en suçant des gâteaux trempés dans l’eau de vie.
Ils lisent le passage où Chenille bleue suçant le narguilé
questionne notre héroïne : Mais toi qui tu es ?
– Je je ne sais plus très bien dit Alice.
Jé J’étais une petite fille quand je me suis levé ce matin
Mais Mai Paris Mai depuis j’ai subi tant de transfoformations
Que je je m’y perds. – Voyons, dit Chenille bleue, pour rassembler
tes Esprits, récite-moi « Vous êtes vieux Père William »
Alice soudain inspirée anticipe une chanson française
des années Caussimon-Ferré : « Monsieur William
vous manquez de tenue Qu’alliez-vous faire dans la V° av’nue ? »
Cette histoire continue à n’avoir ni queue ni tête
disent les vieux loufs, et leur sourire reste en suspens
un bout de temps entre deux pages de papier thé.
-Voilà ce qui se passe
Quand on s’nourrit de mélasse
dit la belle Métisse à Alice.
Père Noël et Mère l’Oie tirent leur dernier trait.
Ils sont assis en haut du pré
où tintent les clochettes des enfants buissonniers.
On entend une voix qui court comme le furet et chante
Ô mio tesoro il est tard beaucoup trop tard
Il fallait s’arrêter à sept ans de te raconter des histoires
-Pas du tout d’accord dit Alice qui pioche un valet de cœur
avant de se glisser toute nue dans le lit de la Reine.
-Et maintenant parlez-moi du Danemark dit-elle.
Mais ceci est une autre paire de manches
Le spectre de Lewis refuse cette version
To be or not to be ce n’est pas la question.
Alice hors du temps traverse le non-sens
Des énigmes sans réponses : Je ne crois pas
que les histoires soient jamais achevées.
Je ne cherche pas je trouve
aurait dit Picasso
je cherche l’or du temps
orne la tombe d’André Breton
je cherche après Titine
Titine o ma Titine*
*une chanson de cafconç en 1917
auteurs Bertal-Maubon compositeur Léo Darniderff
je cherche sans chercher
sans l’intention de trouver quoi que ce soit
même si on ne sait jamais
je cherche à travers les formes
ce que sans elles
je ne saurais dire
je cherche rien de plus
je cherche rien de moins
tenue correcte exigée
pour descendre à la cave
où l’on dit des poèmes
avec des fleurs au bout des dents
je cherche dans toutes les gares
fermées depuis longtemps
Monnet à Saint Lazare
et Guillaume au Départ
je cherche les mains ouvertes
qui accueillent mes joies et mes pertes
je cherche un mur pour pleurer
ah ah ah ah*
*Anne Sylvestre
je cherche ce que seule peut dire
une métaphore vive
salive de spettri*
d’un renga
crachée par le poète Sanguineti
*salive de spectre
je cherche en traçant
ce cercle de craie
dont je ne connais pas
la sortie
Toujours on reçoit en plein nez ce poteau : ATTENTION POÉSIE.
Pourquoi? Franchement je n’en sais rien, je me le demande.
Je ne m’obstine à écrire des poèmes peut-être que pour tâcher de savoir.
Jacques Réda (29 mai 1977)
*
SÉPARÉS EN MILLE MORCEAUX
LA POÉSIE NOUS RÉPARE
DES PIEDS À LA TÊTE
La poésie est l’être pour la vie
l’être portant l’activité créatrice de l’art-vie
l’être multiple qui nie l’ego du cogito
l’être qui dans le souci de soi agissant et souffrant
exprime la plus grande attention
à soi-même comme un autre*
La poésie crée un Monde Autre
Y entrer n’est pas chose facile
C’est ce critère qui permet de la reconnaître
La poésie nous altère et nous désaltère
nous sépare en mille morceaux
et nous répare des pieds à la tête
*Paul Ricœur