PASSEUR DE POÈMES : il est beau après la mort de vivre encore

Passer comme le fleuve qui est de temps et d’eau

Passer comme la barque du berceau au cercueil

Passer comme la folia de la viole baroque

Passer comme ses vers qui filent l’anaphore

Passer sur l’inflexion des voix qui se sont tues

Passer sur les notes de bas de page les gloses et les entregloses

Passer sur les nuits passées sous la flamme d’une chandelle

Passer la poésie au peigne fin des sous-bois de myrtilles

Passer d’un poème à l’autre tissant dans le noir leurs habits de lumière

Passer sur la devise d’un humaniste de la Renaissance :

E bello doppo il morire vivere anchora 1

1 Bernardino Corio (1459-1519)

LA NUIT BLEUE

La nuit bleue cette nuit se laisse porter par cette houle bienfaisante
Elle libère l'oxygène des phrases en apesanteur
La nuit bleue est une algue que je mâche sans compter
En contant des histoires à dormir debout aux Néréides petites filles de l'Océan


La nuit bleue est un phare éclairant la planète sous influence des petits vents d'ici
Nuit de l'oltramarino lapis-lazuli
Pour des pharaons recomposés  et un chat qui récite moqueur le poème de Baudelaire
Malédiction de la caste la plus basse
Intouchables à qui l'on vole quelques feuilles d'indigotiers
La nuit bleue s'abreuve au lait caillé et à l'urine des vaches sacrées
La nuit bleue terre à terre mot à mot
et sa musique balançant son Mood Indigo

Nuit baroque où les hommes bleus du désert
gravissent la montagne de Cézanne
Épouvante des Romains et des gens du Coran
Chinois fuyant l'ennemi aux yeux bleus
Le vierge le vivace et le bleu d'azurite et de café moulu



Vol erratique d'un martin pêcheur
et jougs bleus des bœufs de mon père
Libérés des mouches et des taons
Portant l'enfant des nuits et des boustrophédons
ad libitum

CET HOMME-LÀ

AQUÉL

Avec cet homme-là que jai repris comme livre de chevet je veux dire ses « œuvres » (un mot dont lui qui entra de son vivant dans la Pléiade, se défiait) il nest pas simple de faire, (en le lisant), des reprises de feu (en écrivant), tant il perd son lecteur dans des vers « voués à linutile », avec sa manie dagencer ( fût-ce en hendécasyllabes, son vers fétiche), « oubli des dates et des noms », « souvenirs en lambeaux », et ses postures d « homme de verre », (selon un de ses traducteurs) : celui qui fatigue ses miroirs dimages sur images, et à lopposé, dhomme de carne y hueso (en chair et en os) selon lexpression du philosophe du « sentiment tragique de la vie », son aîné de la génération précédente (25 années les séparaient).

Mais, en même temps, pourvu que lon oublie qui on est et le nom de qui on lit, cet homme-là, est une ressource infinie, pour ceux qui sadonnent au goût baroque des « simples miscellanées » (qui en savent plus long que quiconque), analectes et mélanges, citations inventées ou dûment répertoriées, diversions jouissives dans des Encyclopédies que personne plus ne lit.

Cet homme-là ? Peut-être moi, sûrement toi, si tu tes reconnu.e dans ce texte inexistant mais qui te résiste, qui te donne envie de le retisser, de recoudre ses souvenirs en lambeaux, de retrouver dates et noms, et surtout de dire adieu au genre « exclusivement masculin », dont abusa, sans paraître sen rendre compte, cet écrivain à qui « les dieux donnèrent un corpsqui neut pas de fils ».1

  1. Oh días consagrados al inútil empeño de olvidar la biografía de un poeta menor del hemisferio austral, a quien los hados o los astros dieron un cuerpo que no déjà un hijo

Ô tous ces jours voués à linutile effort doublier la biographie dun poète mineur de lhémisphère austral, à qui le destin ou les astres donnèrent un corps qui n’eut pas de fils

 (ma traduction.) J’ai transformé « la manie des hendécasyllabes » de ce poète majeur (qui confondait à dessein  « majeur » et « mineur ») , en prose poétique, disposée, comme il se doit, horizontalement.

Borges (Aquél) un poème du recueil La Cifra (Le chiffre) publié en 1981 La traduction du titre transformant « Celui-là » en « Cet homme-là » est dûe à Claude Esteban (1935-2006)

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

FLAMBÉE BAROQUE

Je regardais une flambée brûler d’un seul coup un roman que j’avais mis des millions de minutes à écrire.

Marcel Proust


Baroque sérieux et parodique
J’ajoute ici ma part modique
Celle d’un pauvre extravagant
Foufou toctoc éternel errant

Dans son petit canton imparfait
Chaque matin il retire les cendres
(de la précédente journée)
Dresse une brassée de petit bois mort
Et met à jour ses flammes poémiques

Un peu de miel issue de cendres
Un amour follet traduit à mort (d’amor)
Et pensées plus légères que violons ailés 1

1	Luis de Góngora

une voix sans personne soutenue par Miles Davis

RADEAU DE PAPIER





Il faut essayer
Voir ce que ça donne
Radeau de papier
Qui vous aiguillonne
Vous embrouillamine
Rameaux et ramilles

On s’amuse même
Avec Jean Philippe
Les Indes galantes
Les Forêts paisibles
Le Baroque en fête
Le luth le théorbe
Cornet à bouquin
On danse soudain

Puis le cœur s’apaise
Fibres vibratiles
Diastole systole
En bon équilibre

Ça ne veut rien dire
Note le docteur
Il ne saisit pas 
La vague du texte
Qui a fait voguer
Radeau de papier

manuscrit avec un ajout « sans plaisir il n’est pas d’art »