IL Y A LEXIE ET ALEXIE





Tu lis la littérature d’un professeur de neurologie qui raconte les histoires vécues par des patients tombés en panne de perceptions à la suite de divers accidents cérébraux.

Parfois on dirait Monsieur Plume de Michaux ou Palomar, moins connu, mais tout aussi savoureux, d’Italo Calvino.

Ce matin, par exemple, tu fais l’expérience de « cécité verbale ».

Tu es dans ton hamac, c’est dimanche de Pâques deux mille 20, tranquille et calme, sous le ciel bleu qui moutonne, entouré de tes arbres et de ta pelouse en fête. Une tendinite tenace t’interdit de faire la première coupe et les herbes, fleurs, boules de pissenlits sèment à tout vent.

Et alors « l’alexie » ? – c’est le nom scientifique que notre neurologue emploie.

Eh bien voilà, si un accident vasculaire provient à l’endroit du cerveau qui nous permet en temps normal de reconnaître les lettres, tu deviens incapable de lire, mais non d’écrire !

Ton système de reconnaissance des lettres est détruit.

Idéal pour confier ce petit texte à des lecteurs bienveillants qui pourront si tu les sollicites te le relire à haute voix,

Résurrection pascale oblige.

ALBARICOQUE





C’est un arbre que j’ai planté

cinq ans avant la fin du siècle dernier





Cette année encore

si j’en juge par ses fleurs

il fera ses fruits dorés

comme le cul des anges





Je lui parle ce 18 mars 2020

depuis mon hamac

qu’il soutient côté pied

(côté tête c’est un amandier)





Je lui lis le titre du journal

La France vit un confinement historique

C’est peut-être bien cruel

Mais ça nous fait rire un peu





SUR LE MOTIF

JE M’ABANDONNE À LA NAÏVETÉ

 

JE M’ABANDONNE À LA NAÏVETÉ
Je m’abandonne à la naïveté
et à toujours dire ce que je vois,
et par tempérament et par discours,
laissant à la fortune de conduire l’événement.
Montaigne (revisité ce 17/10/2019)
 
Je regarde les nuages qui passent
et un avion avec sa fumée en panache
derrière sa queue.
Je regarde une libellule posée sur l’amandier
- que fait-elle encore à rôder ainsi un 14 octobre ?
Je regarde le temps en suspens
me balançant dans mon hamac.
Puis je ferme les yeux au monde qui m’entoure
reprenant la lecture du livre sur lequel
j’ai écrit ces lignes dans les marges.


 

SANS REPOS





Et lentement nous quittent toutes les choses terrestres

Succession des saisons du Corps et de l’Esprit

Aucune nostalgie ni fuite dans la fausse poésie

Mais le rythme de ces quelques lignes écrites

En retrait des tumultes du monde





Le crayon sur la page

Dans le hamac ouvert

Auprès du mimosa

Et de la haie de laurier

Donnant ses derniers roses





Un jeu à quatre mains

Où les pensées sauvages

Vont et s’échangent

Sans barguigner





Ce qui est commencé par l’un

Est continué par l’autre

Sans repos*





* Roland Barthes (l’Empire des sens)