PAGES D’ATELIER





Beaucoup de mes poèmes sont des pages d’atelier

écrites à loisir et selon…





le rythme de la plume, les citations juste amorcées,

Kairos le moment unique qu’il ne faut pas rater,

la fantaisie,

le croisement des disparu.e.s et des vivant.e.s qui se chuchotent

les mots issus des banalités de la vie ou des réminiscences de poèmes,

les saignées propres à l’Ancien régime,

les chimiothérapies : cet horrible oxymore,

les sonnets en X des symbolistes,

l’ABC du bestiaire de Borges.





Beaucoup de mes poèmes n’en sont pas,

ou bien sont ces petites pièces décousues

collées sur les pages de mes carnets d’atelier

et destinées à leur disparition

Personne n’y verra que du feu

TROIS PIÈCES MANQUANTES RETROUVÉES





TROIS PIÈCES MANQUANTES RETROUVÉES





Notre écriture se forme dans la mouvance des écrivains que nous découvrons.

Leur constellation unique façonne un puzzle dont nous sommes en quelque sorte

la pièce manquante.

Georges Perec





NOTRE INSTITUTRICE DE VIEILLE ROCHE





Sur l’ardoise ce coup de craie

Et toc toc toc cette musique

Que faisaient nos mains écolières

De l’aride calcul des pourcentages

À l’ardeur des dictées mentales





Encadrée d’un bois orné de nos noms

Et tenue par une ficelle

Elle était notre institutrice de vieille roche





Quel plaisir de relire cette formule

Qui perle

 Au gosier de Maître Ponge !





UN POÈME QUI NOUS MÈNE EN BATEAU





Le poème te mène en bateau

Ce sont les mots premiers

Qui me sont venus

Mais je ne les ai pas écrits





Bien d’autres entrées

Se sont heurtées

Au refus

Ou à l’indifférence





Poème en absence

Barque légère

Inquiète et têtue*

Montée par les ami.e.s

Du pont des poésies

Et du bon temps de la vie





                                                                *Francis Ponge





NOS MOTS FLOTTANTS DU GOUFFRE OBSCUR





Le poème doit beaucoup

à ses conditions d’existence :





Ce petit rectangle de carnet A6 Kraft

L’écriture au lit pendant la traversée des nuits

Mes lectures en pointillé

Et le stylo noir qui fait bruire

Le gouffre obscur

Des mots flottants*





*Victor Hugo

TU LIS DES POÈMES

Un poète utilise une langue qui est à tout le monde… Mais cette langue, un poète ne l’emploie pas à des fins de communication utilitaire, ou en essayant d’être compris tout de suite par tout le monde. C’est pour cela que le lecteur ou l’auditeur de poésie a souvent besoin d’une certaine préparation, dont on commence heureusement à sentir la nécessité.

L’expression poétique est toujours en évolution, ce qu’il faut, bien sûr, comprendre et admettre; en outre, elle parle de ce dont on se tait souvent dans la société, le pas vendable : angoisse, mort, bonheur de riens ou (et) bonheurs extrêmes, élans.

Ce qui constitue le fond dérangeant de la vie, quoi !

Marie-Claire Bancquart

(1932-2019)





 
tu lis des poèmes
ronds bien faits
sympathiques finalement
mais qui s’effondrent
au second regard
 
tu lis des poèmes
à mesure que tu les
récris à ta manière
 
 
tu lis des poèmes
au revoir et merci
 
tu lis des poèmes
trous noirs galaxies
du sang d’encre
dans du lait de brebis
 
tu lis des poèmes
qui n’en finissent pas
de commencer
c’est leur marque
de fabrique
 
tu lis des poèmes
qui t’agacent
qui te gavent
et te cavent les yeux
 
tu lis des poèmes
tu ne sais plus
si c’est bien toi
qui les écrivit
 
tu lis des poèmes
inattendus
de ceux qui ont attendu
leur dernier souffle
pour être lus
 
tu lis des poèmes
en perdant leur fil
ce sont les pièces
que tu préfères
 
tu lis des poèmes
de boue en boucle
journaux de papier
de feu et de cendres
 
tu lis des poèmes
une fois dernière
dans la sciure de bois
d’un cirque enfantin
 
tu lis des poèmes
d’insectes de gratte-ciels
de craie sur un ciel noir
de bananiers dans la neige*
 
*une fantaisie du peintre Wang Wei
 
tu lis des poèmes
couleurs d'invisible
où les yeux des vivants
respirent





 
 
 
 
 
 

MORCEAUX VENUS D’ON NE SAIT OÙ





Ce sont morceaux qu’ici l’on donne,

Pièces et fragments,

Poèmes ou bagatelles.

D’où viennent-ils ? Qui les écrivit ?

C’est selon

Tout au long d’une vie

Qui change

Se délitant ou se renforçant

Par les épreuves.





C’est un peu d’eau : sucrée, salée, plate,

Pour la palette qui marie bleu et rose

Pour les fleurs d’encre

Blanc sur noir.





Un peu d’air :

Inspiration, expiration,

Imagination créatrice.





Un peu de feu :

Pour la danse,

La mouvance et le cœur,

L’oiseau phénix.





Beaucoup de terre :

Coups de pouce qui nous façonnent

Et dernière glaise qui nous boira.





Et pour le reste, on amasse, on découpe,

On casse et l’on recoud

Ces morceaux venus

D’on ne sait où.