C’ÉTAIT LE BON TEMPS DE LA VIE





Fougères d’étoiles dans la nuit des pierres
Dans l’eau le sang des azalées rougit les nénuphars
Sur terre je change des rubis en grappes de groseilles
Tout est bon à ma jonglerie

Composition à partir de poèmes brefs de Jean Orizet (1937-…) 



C’était le bon temps de la vie
Quand pour le livre de poche jeunesse
70 poètes offraient leurs bouquets
de Caprices de l’air Trésors de la terre
Paysages de l’eau Mystères du feu 1

C’était, comme il n’est pas permis, 
des bulles de savants des rimes et des vers,
Savants pour rire et pour chanter
La pluie sur les galets, le vent sur les dunes,
La fée électricité, l’encre sur les feuillets.

C’était pour les nenfants, les nymphes et pour maman
Qui d’une graine fécondée avait fait petit bout d’homme,
Femme belle comme Vénus, l’étoile des bergers et des petits Jésus,
Des Jeanne et des Marie et de tout ce que j’ai su
À l’école où l’on m’apprit à réciter Demain dès l’aube
Dame souris trotte les Effarés et les poèmes en coq à l’âne de Prévert.

C’était le bon temps de la vie 
Quand l’on croyait au Paradis
Sur terre et mer, l’air de ne pas y toucher,
L’amour de la liberté, l’égalité et la fraternité.

C’était trop beau pour être vrai
C’était avant que la terre ne souffre ses pires calamités
Que le vent souffle son CO2
Que la mer agonise
Et que les enfants crient à tue-tête
Assez ! Assez !



1	Poèmes inédits choisis par Jacques Charpentreau (1928-2016)


POÉSIE NE FAIT PAS DE VAGUES





Poésie ne fait pas de vagues
Elle vogue de nuit en nuit
Sur la barque d’un Anonyme.

Fanal, feu latent, exercice,
Poème en rupture, brisures
Que l’on recolle pièce à pièce.

Les mots viennent de toute part
Mais il faut les laisser passer
Ou bien les isoler en chambre
De décontamination.

Sans livre à portée j’ai du mal
J’ai du mal sans papier stylo
Mais persiste la tête pleine
De tous les poèmes nourriciers.

À la fin sans pouvoir me plaindre
Sans voix sans oreille et sans yeux
Je n’aurai alors pour survivre
Que les mots sur les lèvres
De celles qui m’ont aimé.


 

dessin de sable vague de Fos sur Mer septembre 2021

IL PEUT-ÊTRE DANGEREUX D’ENTRER SEUL.E DANS CETTE POÉSIE





L’inflexion des voix chères qui se sont tues
Paul Verlaine


Je ne savais pas avant de les écrire
Que ces vers étaient faits pour ta voix
Douce tendre mais dont les inflexions
Ont - cent fois hélas - disparues

Je lis ailleurs le rappel des croyances
Qui transfèrent nos morts dans un arbre
Une petite pierre Un oiseau Un lézard

Les mythes nous disent comment les libérer
Mais si ici j’en faisais le rappel
L’enchantement serait brisé

Je ne savais pas avant de l’écrire
Que cette page aurait ce goût d’inachevé

 

LA POÉSIE N’A PAS DE PRIX reprise du poème 8

En ce monde étiré, parcouru en tous sens, volubile et affairiste,
la poésie survit,
langue de sable, déploration surannée, etc.

Gaston Puel


La poésie n'a pas de prix.
Elle se donne pour rien.
Hors des marchands
des cuistres et des théoriciens,
qui se font mousser
avec les mots des insurgés.

La poésie n'a pas de prix.
C'est un peu d'air qui est passé
sur cette colline, sur cette rue.
Ce ru de figures invisibles
qui bouillonnent,
moitié pierre, moitié écume.

La poésie n'a pas de prix.
Trésor caché des nuits
Elle lève ses barricades mystérieuses
au carrefour des rêves
et des réalités.

La poésie n'a pas de prix.
Inapte à ses marchés
où ceux qui inscrivent « poète »
sur leur carte d'identité plastifiée,
troquent l'or du temps
pour leur petite monnaie de signes.

Innocente, dérangeante,
pauvre et sans prix,
Poésie n'est pas un nom facile à porter.

Elle est pourtant l'humaine mesure,
Un cami compartit Un chemin partagé
Qui relie maille après maille
ses lecteurs dispersés.

Joie et douleur mêlées
Dans un simple poème
Qui ne fait que passer.



la poésie n’a pas de prix

MÉCHANTS PROPOS SUR LA POÉSIE À QUI ON DONNE DES PRIX (reprise du poème 7)





Je lis les poètes qui ont reçu des prix
Et oui des prix de poésie
Dotés de noms d’anciens
Dont tout le monde a, pour le moins, entendu parler à l’École de la République

La petite entreprise déposée sous le nom  " le printemps des poètes" en recense une bonne trentaine,
« liste non exhaustive » ont-ils le culot de préciser

Non, je n’aurai pas la cruauté de donner cette liste de lauréats dont les noms à côté d’Apollinaire ou de Mallarmé sont tout à fait inconnus du public… « du Grand » s’entend…
Mais non du petit cénacle de disciples, cercle, aréopage, chapelle, clan, coterie, club, groupe, assemblée, conventicule, 
qui se réunissent dans des salles assimilées à la Cène, au Calvaire, aux cafés de Saint Germain des Prés, 
dans les sous-sols des hôtels borgnes, les arrière-cours d’éditeurs célèbres, sous la coupole de Richelieu, dans l’ombilic des limbes, etc

Tout ce petit monde, pour résumer, qui se connaissent et se tiennent par la barbichette, la moustache de la Joconde, les jarretelles de madame X,

Tous ces grands chantres et ardents musiciens, tirant toutes et tous, et chacun pour sa gloire anthume, sur
l’unique cordeau des trompettes marines…