À L’ÉCART

À l’écart et avec maladresse

Tu te lances dans cet exercice d’écriture

Dans ta petite église

Il n’y a ni croix ni bannière

Ni Dieu pour te sermonner

À l’écart et avec maladresse

Tu écris sautillant méditant

Sur l’étrange étrangeté qui t’assiège

Tes lignes passent et repassent

Au croisement de chaîne et trame

Faisant ce texte à goût d’inachevé

Il ne faut pas en faire un drame

ÉCRIRE JUSTE

Écrire juste

Juste écrire

Écrire ses forgeries

Publiées chez Corti

Dont chaque page

Est à découper

Au couteau

Écrire coûte

que coûte

en connaissance

de cause

Cette langue

Qui prend soin

de jointer

Les mots et les choses

Le hasard et la nécessité

Le visible et l’invisible

Et qui s’efforce de tenir tête

au monde factice

Qui sur X

Nous précipite

Dans les eaux infernales

Du Styx

TOMBEAU DE JACQUES ROUBAUD

Brillons la vie     et sans écueils au port

D’abord légère     dans le style joyeux

Jusqu’à la mort    rimes qui n’ont plus cours

Poisse la nuit     au bout du doigt qui écrit

Entends mes vers    rêvés entre deux rives

Ils se dépêtrent    grattent la boue d’un fleuve

C’est le Léthé    le cours d’eau des Enfers

Tranche la vie    ni couronne ni fleurs

Jacques Roubaud poète prosateur mathématicien oulipien

5 décembre 1932 5 décembre 2024

UN POÈME EN SOUFFRANCE

Drôle d’objet verbal

Sorti d’un trou noir

Un hybride croisant

Spleen et idéal

Lumière et obscurité

Unissant avec l’oxymore

Le pointu et l’émoussé

L’esprit et la sottise

Il court il court le verset

Sur les terres brûlées

D’un poème en souffrance

Déployé sur la page

D’un livre ancien

Découpé au couteau