CINQ NOUVELLES PROUSTIENNES

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Dans l’œil de mes contemporain.e.s, je fus tour à tour et simultanément : extatique et rêveur, jeune et joli garçon* de lettres, insecte atroce aux yeux de biche, de rossignol du Japon ou (au choix) comme de la laque japonaise , entouré de lainages comme un bibelot chinois, ayant l’air d’une dame juive qui aurait été belle, l’air plus malade que jamais, le dos voûté, le thorax rentré, un peu hagard, éperdu, d’aspect incongru mais charmant, descendant de son rêve comme un aviateur embrouillardé qui hésite à atterrir (la suite au prochain numéro) * pour ne pas nuire à la réputation de cette écrivaine streaptiseuse j’ai biffé le mot « youpin »

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Seuls ceux (ou celles ) qui utilisent des verres grossissants (achetés de préférence à l’opticien de Combray) seront en mesure de lire mon livre, devenant par cet artifice, réellement les lecteurs d’eux-mêmes , les lectrices d’elles-mêmes.

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Beaucoup de labeur d’écriture, tel le laboureur traçant inlassablement ses sillons, me donne le bonheur d’une vie réalisée, en somme, dans un livre. (note : le laboureur use son aiguillon pour piquer ses bœufs, mon aiguillon à moi est celui du Temps sous toutes ses formes)

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À la recherche du temps perdu est, à n’en pas douter, cette cathédrale baroque conçue minutieusement avec de perpétuels regroupements de forces, par un architecte, qui posa sa première page écrite en 1907 (le jour est inconnu) et la construisit, nuit après nuit, jusqu’à sa dernière phrase dictée dans la nuit du 18 novembre 1922. Depuis lors, telle la Sagrada Familia de Barcelone, la cathédrale Proust, authentique Tour de Babel du Temps perdu et du Temps retrouvé, continue sa croissance, alimentée par ses lecteurs et ses lectrices du Monde entier.

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Ce narrateur, « créateur absent » puisqu’il n’est pas une créature de son œuvre, nous a donné le mode d’emploi de sa création : il faut préparer son grand œuvre minutieusement, le concevoir dans ses grandes lignes, puis se mettre à la tâche poussé par l’aiguillon du Temps, l’écrire chaque nuit et beaucoup de nuits (mille et une étant l’idéal), sur des cahiers d’écoliers de 96 pages (en prévoir, en visant large, une quarantaine),  vivant dans l’anxiété de savoir si le Maître des Horloges sursoira à notre arrêt de mort, nous permettant de reprendre la suite la nuit prochaine.

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

CINQ PROUSTIENNES

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La Nature imite l’Art. Témoin cette Mme Machin se faisant appeler Mme Verdurin, tenant salon littéraire, au milieu de sa petite bande. J’y ai rencontré jadis la fille de Mr Proust qui m’a dit s’appeler Albertine, mais je la soupçonne d’être plutôt une Odette des banlieues. De toute manière, toutes les deux, m’a dit Nancy, appartiennent à l’espèce fabulatrice.

2

Tant qu’il fut vivant le célèbre écrivain n’admit qu’un seul portrait peint de lui-même, celui de Jacques-Émile Blanche qui transforma le jeune homme inconnu en un personnage de légende, une sorte de prince assyrien avec son orchidée mythique sortant de la boutonnière d’une veste très sombre.

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À l’inverse de l’opinion des Anciens qui croyaient que celui qui fait faire son portrait, signe à la fois son apothéose et son arrêt sur image (celle du mort), le portrait unique du jeune homme à l’orchidée était la promesse secrète d’un avenir radieux, l’image anticipatrice d’un écrivain de génie.

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Après la mort de maman, j’étais anéanti, surtout que s’ajoutait à ma détresse un sentiment de culpabilité : n’y étais-je pas pour quelque chose ? Dans tous les cas j’étais incapable d’écrire quoi que ce soit et l’incipit le plus célèbre d’un roman français (après le mien) m’était totalement « étranger » : Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.

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-Mais dis-moi, comment as-tu fait pour noircir, nuit après nuit, tant de pages blanches ?

-D’abord avant de prendre ma plume, à portée de mon encrier, j’ai lu et relu la page d’un.e écrivain.e que j’aimais particulièrement. Non pour l’imiter (j’avais déjà « donné » avec mes pastiches), mais pour me stimuler, m’éveiller et me mettre à écrire ce que personne d’autre au monde n’avait jamais osé publier sous la forme d’un livre.

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TU NE PEUX PAS SAVOIR CE QUE CERTAINS TYPES PEUVENT ÊTRE DÉGOÛTANTS

DANS UN ROMAN LA PRÉSENCE D’UNE THÉORIE ÉCRITE NOIR SUR BLANC est comme un objet sur lequel on laisse la marque du prix 1 Et le prix est parfois élevé quand le narrateur fait de lecture un miroir brisé. Ainsi à peine a-t-il attiré le lecteur de bonne foi en lui présentant une femme charmante, bien sous toutes ses formes, qu’il lui fait « lire déjà dans une version différente toutes ses trahisons et ses fautes ». 2 On dirait un polar des années Série Noire où l’héroïne (appelons-la Éva) confie à l’écrivain de service : « Tu ne peux pas savoir ce que certains types peuvent être dégoûtants. On ne peut se fier à personne, ils essaient tous de vous refaire. » 3 Heureusement que cette vision noire de l’existence peut être tempérée par quelques éclairs de lumière comme ceux que produisaient l’artiste peintre qui vient de mourir plus que centenaire et qu’il avait le chic de refléter dans ses gouaches, encres et brous de noix. (Selon les cartels de ses expositions) Une noix qu’y-a-t-il à l’intérieur d’une noix ? Qu’est-ce qu’on y voit quand elle est fermée ? 4 Chanson qui nous invite à ouvrir notre réflexion, tel le conte de l’enfant qui rendant visite à son grand-père aperçoit un bocal rempli de noix (encore elles) et y plonge aussitôt sa main qu’il ne peut retirer : si tu en laisses tomber la moitié tu pourras profiter des autres lui dit son pépé. Rien de trop disaient les anciens grecs. Et les Chinois du tao, à la même époque surenchérissaient : ne t’impose aucune fatigue au dehors et pour ce qui est du dedans garde-toi des tourments de la pensée. Théorie, Série Noire, Noix et Tao.La nuit noire est blanche cette nuit où Homo Demens ressuscite le taureau noir dessiné il y a trente mille ans dans la grotte de Niaux (Ariège). Art du souffle, énergie propre aux calligraphes et amateurs de Tai-Chi- Quan. Tant qu’il y a encore cette lumière qui nous permet de l’écrire, noir sur blanc.

1 et 2 Marcel Proust 3 Éva James Hadley Chase 4 Charles Trénet

art du souffle énergie propre aux calligraphes et aux amateurs de Tai-Chi- Quan