PASSER

Passer comme le fleuve qui est de temps et d’eau

Passer sur notre barque du cercueil au berceau

Passer comme ces vers qui filent l’anaphore

Passer sur les tourneurs de pages et d’amphores

Passer sur nos dessins de plage sous les pavés

Passer sur les notes de folie de la viole barroque

Et dire au papier dans le secret des nuits :

Cela s’est passé cela a bifurqué de paroles en paraboles

De poèmes anciens à poème nouveau

Faisant une fois de plus l’essai

De redonner de l’être au beau parler

Souche de mimosa passée au rouge gras dans mon jardin des Martigues 03/06/2026

OUBLIEUSE MÉMOIRE 141/145

…l’honnête témoignage de sa mémoire, un amoncellement de choses brisées, pacotilles miroitantes ou éteintes, désassemblées, et que nul ciment ou fil d’or ne relie.

Jean Vilar, Chronique romanesque.

141

Je me souviens de Jean Lenoir qui composa la musique de Parlez-moi d’amour (un air menuet) et dans le fond je n’en crois rien concluait la chanson

142

Je me souviens de Pontus de Tyard et de son livre « Les erreurs amoureuses » : Ensemble toi et moi je parangonne

143

Je me souviens des amants d’Ovide transformés dans les bois en tilleuls et en rameaux gourmands

144

Je me souviens de l’infracassable noyau de nuit d’André Breton : la victoire de l’amour admirable sur la vie ordinaire.

145

Je me souviens de Juliette Drouet à qui Victor Hugo, son célèbre amant, avait fait faux bond : Toto, toto, la joue vous démange mon amour et j’ai bien envie de vous la gratter avec un bon baiser orné de griffes et de dents.

L’ŒUVRE D’UN AUTEUR CAMÉLÉON courriel 98

Ici, l’échange de courriels est imaginaire. Mais non leurs auteurs : le lecteur est invité à chercher leur nom et à apprécier leur ping-pong verbal qui relève de l’entreglose et des anachronismes propres à la prolifique  » bibliothèque de Babel. »

Et, naturellement, si un lecteur inspiré ajoutait un troisième courriel aux deux présents, ce serait, pour l’auteur de cette petite série, gratifiant et inespéré.

JJ Dorio

98

R.G. à N.H.

La vérité ? Quelle vérité ? La vérité est peut-être que je n’existe pas. Ce qui existe, ce qui commencera à exister peut-être un jour, si j’ai beaucoup de chance, ce sont mes livres, quelques romans, une œuvre, si j’ose employer ce mot. Tout le reste c’est de la littérature.

N.H. à R.G.

Tu t’es appliqué à brouiller les pistes, à nous jeter de la poudre aux yeux, à nous entraîner dans une danse vertigineuse d’identités, et en fin de compte nous force à nous poser la même question que tu te posais toi, à chaque seconde de chaque journée : R.G. existe-t-il vraiment ?

R.G. (21 mai 1914-2 décembre 1980) Il se présentait lui-même comme un caméléon, usant d’un pseudo il obtint deux fois le prix Goncourt.

N.H.(16 septembre 1953-…..) Romancière franco-canadienne, essayiste, exploratrice de « l’espèce fabulatrice »

VISER LA CIBLE DE L’IMPOSSIBLE

VISER LA CIBLE DE L’IMPOSSIBLE

S’il est impossible de voir un kangourou tourner un moulin à café, il est encore possible de lire la chanson du jardinier fou, imaginée par Lewis Carroll et traduite de l’anglais.

S’il est impossible d’entendre la voix de Montaigne enregistrée sur bande magnétique, il est encore possible de le lire « parlant au papier. »

S’il est impossible de sauver la planète bleue, il est encore possible de la peindre en vert.

S’il est impossible d’assister à son enterrement, il est encore possible d’en faire une répétition en invitant la fanfare des Quatr’z’arts.

S’il est impossible d’ouvrir la lame du couteau auquel il manque le manche, il est encore possible chaque dimanche d’offrir des roses blanches à sa jolie maman.

S’il est impossible que mes morts hâblent, il est encore possible, en utilisant une rime équivoquée, d’écrire cet aphorisme mémorable.

S’il est impossible de coucher son malheur sur un cahier d’écolier, il est encore possible de se coucher de bonne heure à la Recherche du temps perdu.

DISPARITIONS XVIII Jacques Réda

« L’écriture a cette vertu de nous faire exister quand nous n’existons plus pour personne. »
Georges Perros

Les fragments en italique sont des paroles reprises aux disparus, puisées dans leur œuvre et particulièrement de ce qui tend à se dérober au public, après tant d’années.

Les citations d’autres auteurs sont mises entre guillemets.
Le reste — bifurcations, rebonds à sauts et à gambades, ajouts , accords et désaccords, sont de mon cru.

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J’AI VOULU MODULER LES VERS D’UNE VAGUE ODE

OÙ CE BRANLE PERPÉTUEL SE SUSPENDRAIT

Mais l’esplanade imaginaire que j’arpente

Ici déjà, poussant ma charrette de mots

Je peux attendre l’autobus sous ce doux aspergès,

De mars. Il pleut. Ou il pleuvait. « La pluie, a dit Borgès,

Est quelque chose qui sans doute a lieu dans le passé. »

Au ras du fleuve où vibre un rose de Monet,

Virevolte et se multiplie un martinet

Dont le poème d’eau sans hiatus se ponctue

Entre les boucles d’algue et leur deleatur.

Plus on va loin moins on connaît, selon Lao

Tseu

Et je rôde ce soir à l’orée indécise

Où se rencontrent l’univers et son rébus.

Lequel méduse l’autre, et lequel s’exorcise,

Tandis que je vais d’abribus en abribus.

Entre les jardinets exaltés par l’orchestre

Ardent du contre-jour dont ronflent les tubas :

C’est la Défense, au fond, qui plante ses grands baffles.

Quand toute source en moi sera presque tarie,

Je reviendrai peut-être ici, puis m’en irai

Léger dans le ciel bas, telle une allégorie.