MON CARNET EN PAPIER KRAFT et sa page 386

Mon crâne Vanité que j’imagine mangeant le livre de ma vie 
Mon alcool doux comme une épingle de nourrice
Mon chant de l’alouette sur la Terre de Feu
Ma mémoire d’éléphant rongée par la petite souris des sables
Ma cellule de base qui bat dans la nuit noire
Ma voix que tu ne voies plus un linge blanc fermant ta bouche
Mon carnet de houx vert et de bruyère en pleurs

MA VIE À MOI

MA VIE À MOI à toi à tu Ma vie parlée et ma vie tue Ma vie l’esprit débordant du cadre de mes photographies (du bébé joufflu au dernier portrait que m’aurait fait Nadar allongé dans mon plumard) Ma vie rêvée l’ai-je bien fantasmée ? Ma vie d’un « je » ouvert par la littérature d’un reclus célèbre couchant sur le papier les vies de personnages de salon qui se croyaient immuables quand tout leur monde était en train de disparaître Ma vie à moi écrite en maints poèmes sur les ardoises du toit Ma vie donnée dans l’abécédaire d’un dictionnaire à part moi Ma vie du vieil homme et la mer Ma vie de Montaigne à sauts et à gambades Ma vie délibérément anachronique « vie fugitive » « vie devant soi » Ma vie de vieux muet assis dans le métro lisant le capitaine Fracasse en bande dessinée Ma vie croisant ces mots de l’auteur de la vie mode d’emploi : « Un père éternel » réponse « Lachaise » Ma vie de bâtons et de lettres disparaissant dans des cartes et feuillets noircis en secret entre soi et soi entre moi noir chevelu et moi blanc dégarni Ma vie et moi et toi ma conscience de l’instant qui vient séance tenante m’en libérer

UNE VIE ORDINAIRE en mille et un fragments

en cours d’écriture

POINTE FINE POINTE COURTE

JE VAIS ENCOR ÉCRIRE jusqu’à ce que ma page soit pleine (ma plage soit peine)

Je vais encor écrire sans compter les signes sans me signer et même sans signer cet écrit

Je vais encor écrire à ma main avec cette pointe fine qui me fait penser à la Pointe Courte

Ce quartier sétois où les pêcheurs d’antan pratiquaient les petits métiers

Lançant leurs filets remaillés à bord de leurs pointus dans l’étang de Thau

Cette Pointe Courte où Agnès Varda réalisa son premier film en 1955

Format 35 mm noir et blanc musique Pierre Barbaud + thèmes folkloriques locaux

Avec Philippe Noiret :

Lui : « Avoue que c’est gai chez moi. Tu ne regrettes plus maintenant d’être venue ?

Et Sylvia Montfort :

Elle : « C’est toi que je vais aimer, natif de la Pointe Courte, fils d’un charpentier de marine,

amateur de joutes et de soleil.

Voilà j’ai encor écrit porté par le flot des lignes des signes

des souvenirs des choses vues imaginées

J’ai écrit sans y penser dans une nuit provençale profonde

J’ai écrit en silence

avec des phrases plus ou moins achevées fragiles

et comme j’en ai fait la promesse

sans signature et sans point final

DOUZE POSSIBILITÉS DE LECTURES AVANT DE S’ENDORMIR


On peut lire un livre qui nous tombe des yeux
On peut lire homme libre toujours tu chériras ta mère
On peut lire le cartel du musée de Bâle devant le christ mort de Holbein
On peut lire dans la cervelle de Baudelaire où se promène un beau chat fort doux et charmant
On peut lire avec Michaux ses façons d’endormi façons d’éveillé
On peut lire et relire L’étudiant la nouvelle que Tchékhov considérait comme sa plus aboutie
On peut lire les pronostics de la course de chevaux du lendemain
On peut lire mais ce n’est pas recommandable Funes el memorioso
cette fable de Borges où le héros est privé de toute capacité d’oubli
On peut lire 1984
On peut lire un poème de Mallarmé ce mystère dont le lecteur doit chercher la clef
On peut lire le célèbre vers de La négresse blonde attribué à Chimène dans un pastiche du Cid :
Qu’il est joli garçon l’assassin de papa
On peut lire enfin en s’éclairant d’une bougie
Longtemps, je me suis couché de bonne heure
alimentant ainsi les réflexions sur ce que l’on vient de lire avant de s’endormir

Martigues 5 avril 2024


une hypnographie avant de s’endormir le 6 avril 2024 après minuit

PERSONNE NE SE DOUTE

PERSONNE NE SE DOUTE que ce texte s’écrit pour une lectrice rencontrée un jour de vent se levant au musée Paul Valéry de Sète dans la salle consacrée au maître qui mort en 1945 (quand naissait le passeur de ces fragments) tente de survivre dans sa tombe du Cimetière Marin que l’on aperçoit depuis la fenêtre sud-ouest du dit musée en présence d’un autre fantôme de la non-littérature celui du dénommé Pessoa cette Personne experte en dessasosego « l’intranquillité » dont l’aveu suivant est tout un poème : Je suis comme un homme qui chercherait distraitement quelque chose et qui, entre la quête et le rêve, aurait oublié ce que c’était…

portrait de Paul Valéry présent dans la salle qui lui est consacrée au musée Paul Valéry sur les hauteurs de Sète photo Dorio prise le jeudi 6 mars 2024