AZERTYUIOP & Cie

Les doigts courent au hasard sur les touches du clavier AZERTYUIOP, c’est tout un programme, avec des escap, des escapades vers des échoppes de village de l’an 40, le tailleur, le sabotier et l’allumeur de réverbères;

c’est tout plein de touches Impr écran, Arrêt défil, Pause Attn, sur lesquelles j’imprime mon ADN, l’accent circonflexe, le tréma et l’esperluette, pirouettes sans cacahuètes;

et c’est le Tout Haut, que je ne touche pas, craignant l’asphyxie de mon texte en train de se faire, Home et Back, Forward, E-mail;

touches compagnes de fortune, qui s’en vont du chapeau, qui lancent les Miró 68, la belle Pandora du théâtre Nerval, la fontaine Bellerie et toute la fournaise obscure de ces nuits qu’il est bon d’oublier;

table des caractères, ma liste de fadaises, que j’envoie derechef hors « Je », vers les autres claviers, qui en feront bon usage ou l’enverront planter.

ALICE HORS DU TEMPS

Faut être louf pour lire Alice à cent sept ans dit Père Noël à Mère l’Oie en sortant de la mare; ils boivent les paroles traduites de l’anglich et trinquent à Confusion dans un fracas de verre. Grandir, rapetisser c’est ce qui arrive aux v/d/ieux, en suçant des gâteaux trempés dans de l’eau de vie. Ils lisent le passage où Chenille bleue suçant le narguilé questionne notre héroïne : – Mais toi qui tu es ? – Je je ne sais plus très bien dit Alice. Jé J’étais une petite fille quand je me suis levé ce matin, mais, Mai Paris Mai, depuis j’ai subi tant de transfoformations que je je m’y perds. – Voyons, dit Chenille bleue, pour que tu puisses rassembler tes Esprits, récite-moi « Vous êtes vieux Père William ». Alice soudain inspirée anticipe une chanson française des années Caussimon-Ferré : « Monsieur William vous manquez de tenue Qu’alliez-vous faire dans la V° av’nue ? » Cette histoire continue à n’avoir ni queue ni tête disent les vieux loufs, et leur sourire reste en suspens un bout de temps entre deux pages de papier thé. -Voilà ce qui se passe quand on s’nourrit de mélasse dit la belle Métisse à Alice. Père Noël et Mère l’Oie tirent leur dernier trait. Ils sont assis en haut du pré où tintent les clochettes des enfants buissonniers.  On entend une voix qui court comme le furet et chante Ô mio tesoro  il est tard beaucoup trop tard Il fallait s’arrêter à sept ans de te raconter des histoires !- Pas du tout d’accord dit Alice qui pioche un valet de cœur avant de se glisser toute nue dans le lit de la Reine. – Et maintenant parlez-moi du Danemark dit-elle. Mais ceci est une autre paire de manches et le spectre de Lewis refuse cette version : To be or not to be ce n’est pas la question. Alice hors du temps traverse le non-sens des énigmes sans réponses et écrit sur la page de garde de son dernier roman : À mon cher Papa Chéri Chou,  Je ne crois pas que les histoires soient jamais achevées.

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

ATTENTION POÉSIE

à Michel de Montaigne,

Toujours on reçoit en plein nez ce poteau : ATTENTION POÉSIE. Pourquoi?
Franchement je n’en sais rien, je me le demande.
Je ne m’obstine à écrire des poèmes peut-être que pour tâcher de savoir.
Jacques Réda
Une lettre à Action Poétique (29 mai 1977)
 

Je ne sais pas ce que va dire le poème,
Mais tout en le faisant,
Je vais indiquer ma manière de procéder :

Ici et maintenant – c’est la nuit –
et j’ai préparé mon activité particulière
ainsi :

J’ai écouté les silences pianistiques de John Cage
J’ai lu un entretien d’Octavio Paz
qui m’a – par parenthèse – soufflé les premiers mots
que j’ai traduits
J’ai dessiné le signe chinois Xue (étudier)
Avec en vis-à-vis une page de 77 « hypnographies »


Maintenant que peu à peu sont venus le souffle et l’énergie,
Le texte peut se tramer,
S’imaginer ligne à ligne,
Persévérer dans l’attention extrême,
L’humour et la fantaisie,
Le rythme lent ou rapide,
S’ouvrir à la polysémie

Ah! j’oubliais :
pas de rature…
j’écris au fil de l’épée

Le poème peut maintenant s’affirmer
avec ses variétés d’un unique moment :

L’épée pour la plume
Coltrane qui a remplacé Cage
et cette allure vagabonde
retirée des occupations communes du monde
qu’appréciait tant Montaigne

Je m’imagine que l’infatigable lecteur écrivant ses Essais
 Sera pour les derniers accords de ma pièce,
mon lecteur essentiel

Je l’imagine à mes côtés
Secouant après cet exercice,
(qu’il nommait « de l’exercitation »),
le kaléidoscope des résurrections :

Tout un poème !



J’ai dessiné le signe chinois Xue (étudier) Avec en vis-à-vis une page de 77 « hypnographies »

ÉCRIRE AU GALOP

AU GALOP

«  Quand j’écris au galop, je n’ose pas me relire. » Marcel Proust

                Ça s’écrit par fragments, par morceaux, désunis au premier abord.

Ça s’écrit à jets continus, uniquement la nuit.

Le jour c’est interdit.

Ça s’écrit sur de petits bouts de papier que l’on déchire ensuite à la main

et que l’on destine, imaginairement, à la lunette nommée kaléidoscope.

Ce qui nécessite – soi-dit en passant – une lecture à nulle autre pareille :

Secouez, oubliez vos tics de lecteurs ne lisant que du bout des yeux,

Et, encore mieux, prenez en main, vous aussi, votre plume,

au lieu de chercher à dormir la nuit, à tout prix.

« Ajoutez quelque part », votre fragment, votre pièce, votre ajoutage.

Il n’est pas nécessaire de vous relire…

jean jacques dorio échantillon d’une écriture au galop nuit du 26/09/2022

REVIVIFIANTE VERTU

Il y a dans notre existence des points temporels qui conservent, avec une distincte prééminence, une revivifiante vertu. William Wordsworth (1770-1850)

Pourquoi je veille en lisant, en écrivant, en dessinant, en faisant des signes au pinceau qui ressemblent à du chinois et que je nomme hypnographies ? Je veille chaque nuit pour faire des points d’étape d’une vie singulière et commune, pour conserver la capacité, me remémorant d’épisodes joyeux ou hachés de douleurs, de me revivifier, fuyant l’ego, le ressassement, le vieillissement du langage de mes années perdues.

SALLE DES POÈMES PERDUS

Tu grignotes dans la nuit ce biscuit inactuel
que l’on appelle encor – semble-t-il ? – un poème

Avec la craie qui le traça sur le tableau noir
de l’enfance

Avec le stylo feutre fin qui enjambe
les ponts et les refrains présents

Avec tes doigts de vieux copiste
aimant les lettres illuminées

Ensuite c’est la grande inconnue
Dans les pas d’une voix
Qui n’y voit que du bleu

Salle des poèmes perdus


30 hypnographies sur fond bleu (scannées le 26 septembre 2022 à 01:38)