C’est encore une drôle d’histoire ça, dit Saturnin. On se crée avec le temps et le bouquin vous happe aussitôt avec ses petites paches de moutte. Queneau à pas de mouche je fais ma page distrait par les présences d’êtres qui ont depuis longtemps disparus je fais ma page en les revoyant dire leurs vers préférés appris par cœur en leur enfance petites graines de poésie qui germent croit-on des siècles après après avoir rencontré une page où, comme c’est étrange, un étranger, un maladroit,1 à pas de mouche traça ces vers en souvenir d’Une qui disait avec ferveur ses poésies aimées depuis l’enfance à pas de mouche je fais ma page à pas de mouche la page me fait* *Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait. Michel de Montaigne 1 Léo Ferré La vie d’artiste
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PRENDRE SOIN DE CLÉMENT
Vivir sin hacer nada Cuidar lo que no importa (j’ai perdu l’auteur de la citation) Vivre sans rien faire En soignant ce qui n’apparaît pas Comme essentiel (ma traduction) Sans rien faire comme les autres (c’est l’idée) Mais sans en tirer la moindre fierté En voguant (par exemple) entre les vivants et les morts Souvent à front renversé (et par exemple) En exhumant les vers vivifiants d’un poète qui chantait l’ivresse d’exister en l’an 1536 (deuxième édition) Ce fut le premier (en vérité) qui composa en français un recueil de son cru (qui l’eût cru ?) Ainsi voguant cette nuit d’un 21 novembre du siècle XXI Comme Clément Poète (comme nous) dépourvu Clément Marot Râclant rondeaux, épîtres, fleurs, blasons et psaumes Arrachés à la vue des méchants, Cruels, imbéciles, Imposant par la prison et le bûcher leurs doctrines Qui avilissent nos humanités (comme aujourd’hui, faut-il le préciser) Clément dont le blason La mort n’y mord Affirme la ferme amour Que cinq siècles après Nous aussi nous portons
GERMINATIONS
Ce qui manque à la culture est le goût de la germination anonyme, innombrable... Jean Dubuffet
1 Dans la journée je lis à petits yeux à petits feux Je cueille ici et là Fleurs inverses et fruits De mon jardin imparfait 1 Et la nuit je les r’invente Les broie et les rumine Les couche ligne à ligne Matin parfois je les propose à mon lector in fabula 2 Lecteur idéal Lectrice idéelle Qui renversent la table Sur laquelle germent nos proses communes 1 Montaigne 2 Eco 2 Poème : tout échappe et se tient à la fois. Jean-Marie Corbusier Ordonnance du réel (Le Taillis Pré) Vient de paraître Ici où je me tiens Ici où mon corps traverse chaque page À l’estime Ici où je me fuis Ici où proses en vis-à-vis S’embrassent ou grimacent Ici où je m’enroule Ici où mon « je » s’enrôle Dans un jeu à haute intensité Ici où je m’oublie Ici où je mouds le grain à grain Des paroles discrètes Ici où je t’attends Dans la rumeur des gestes Qui nous requalifient
CE QUE JE ME DIS
Ce que je me dis… je l’écris Ou plutôt ce n’est qu’en écrivant Que je me dis certaines choses Seul j’évite de me parler Et de me regarder dans une glace (sauf nécessité) Ce que je me dis souvent C’est dans une chanson que j’écoute et anticipe la connaissant par cœur (Oncle Archibald de Brassens dernière en date) Ce que je me dis alors (mais c’est mentalement) -Tiens tu devrais reprendre ta guitare et la chanter pour de vrai Manière, coquin de sort, de faire de Sa Majesté la Mort la rencon-ontre (bis) biographème : j’appartiens à la confrérie qui apprit la guitare en usant ses phalanges sur les chouettes accords du père Jojo
J’AIME LES POÈMES
Les mots il suffit qu’on les aime Pour écrire un poème Raymond Queneau La poesie vanno sempre rilette, lette, rilette, messe in carica ; ogni lettura compie la ricarica. Valerio Magrelli Les poèmes doivent toujours être relus, lus, relus, mis en charge ; chaque lecture procède à la recharge. (ma traduction) J’aime les poèmes J’en lis chaque nuit Sans me soucier De leur auteur De leur sexe De leur visage De leurs ramages De leurs complexes De leurs créateurs J’aime les poèmes Qui me transportent Au bord d’une rivière Où je vivais hier passé 1 Jeannot on me nommait Lapin de la Fontaine J’aime les poèmes Qui me multiplient Dans des bouquins Que personne plus Ne lit Sur mon écran Bibliothèque universelle Et dans ma tête Tant qu’elle est capable D’enchaîner vers et bêtises Amour des bancs verts Place de la gare à Charleville 2 J’aime les poèmes Pour leurs fatrasies Où le sens cède l’initiative Aux sons Mes yeux au bout d’une baguette De sourcier Sorcier Sort scié Mort réduite à l’épitaphe D’un pauvre petit écolier Dont le Je se fragmente En pièces doutant de la différence Entre vivants et trépassés J’aime les poètes Qui se moquent de Frère Frappart Et qui chantent Rap à part La mort la mort toujours recommencée 3 J’aime les poèmes D’azur d’amour D’A noir D’Adada J’aime les poèmes Des mots bien (ou mal) placés Mal (ou bien) choisis Aux effets con- ou bien-venus Aux paroles qui loin de s’envoler Nous enrôlent nous font aurore Actent et entérinent Les songes d’une vie idéale Où se mêlent lumières et ténèbres Harmonie et chaos Ce qu’il faut à mon cœur Profond comme un abîme 4 1 Jean-Baptiste Chassignet 2 Rimbaud 3 Brassens 4 Baudelaire