RESSUSCITÉE





Je rêve. J’écris un poème.

Dans le noir. Sur un tableau.

Je ne vois que du noir.

Mais j’écris un poème. À la craie.

Qui me croit ? Pessoa peut-être.

Personne assurément. Je rêve.

J’entends la craie. Cloc cloc cloc.

Un titre. Que j’ai maintenant oublié.

Parce que j’écris. Je ne rêve pas.

J’écris « Ressuscitée ».

C’est un titre inventé. Faux.

Faut bien confondre le masculin

Avec le féminin. Inventer

La grammaire du poème rêvé.

Les yeux grands ouverts.

Noir. L’achever.

Inachevé.

(à suivre)

PETITE COMÉDIE INTERJECTIVE

Cool Raoul !
J'avais pas lu ça
Depuis des lustres
Moi-même je crois bien
Ne l'avoir jamais interjecté

Par contre
Allons-y Alonzo
J'en ai usé et abusé
Mu par Bébel
Jouant Pierrot le Fou
Qui le dit à Marianne
Cette adorable muse
Sirène de Copenhague

J'ai vu quand il sortit
Dix fois le film
Et lu d'emblée
l'histoire de l'art
d'Élie Faure
et tous les Pieds-Nickelés

Je ne suis pas allé
jusqu'à entourer ma tête
de bâtons de dynamite
en déclamant le soleil
dans la mer en allé*

Alonzo ce fut mon guide lisboète
Pendant la Révolution des Oeillets
Quel boxon Léon !

Alonzy Alonzo
Ça l'amusait
Il trouvait toujours
un vers de Pessoa
Pour relancer
les problèmes sans solution

Sa ligne c'était
Poema en linha reta**
Un poème réellement
des plus tortueux

Je vous laisse désormais
boucler cette petite comédie
interjective

Mais c'est quand il vous plaira
Y a pas le feu
Ô lac

*l'éternité façon Rimbaud
** poème en ligne droite

le titre est une reprise
du savoureux architecte
du Petit Robert :
Alain Rey





ON EST BIEN

On est bien
Bien que seul
Non par choix

On est bien
Sur un toit
de terrasse
entouré
de convives

Des pigeons
Font en face
La roue

On est bien
Au-dessus
du passage Agard
Étroit au possible

Le père de Cézanne
Y vendait des chapeaux

On est bien
Vin de blanc
accompagne
un cébiché

Les convives sont jeunes
Ils parlent de leurs vacances
À Montréal

On est bien
mais pas trop
tout de même

Les nouvelles du Monde
sont mauvaises
Attentat à Kaboul
Un maboul se prenant pour Dieu
a massacré 63 invités
d'un mariage

On est bien
Le café du café
ravit mon palais

L'addition s'il vous plaît








PETIT VOYAGE EN ROND ET EN ZIGZAG





Toute notre vie n'aura été qu'un petit voyage
en rond et en zigzag*


la joie d'écrire
sautille sur le papier

la joie? c'est exagéré
disons la sérénité

serein sereine
dans le cortège des mots
qui passent et apaisent
nos maux

la joie de dire
les naissances des marmots
les premières paroles
de l'enfance de l'art
les boucles d'écriture
les chiffres sur l'ardoise
les rires et les pleurs

la joie de faire
des romans sur la vie
la petite musique
du quotidien des rues
les marrons épluchés
journaux à la criée
et les petits métiers
rémouleur vitrier

la joie ès poésie
Paris est une fête
de Concorde
jusqu'à l'Étoile
du Châtelet à Flore
où le petit homme
au strabisme divergent
rendit célèbre
l'en-soi du garçon de café

la joie sautille
et se fracasse
dans la grand peine
des beaux-arts
bœufs écorchés
et Guernica
œuvres enragés
de la litté
l'espèce humaine
et les chansons
de quatre sous
pour oublier

inutile d'épiloguer


*italiques de Valéry Larbaud
destinées à l'éventail de madame
Marie Laurencin


MAL VIT QUI NE S’AMENDE

 


À mes ami.e.s poètes
 
 
Éclaircir sa tristesse
Sur la page éclairée
Par nos constellations
 
Comme des vers anciens
Respectant la césure
Et l’esprit des épîtres
 
Mal vit qui ne s’amende*
Disait à ses amis
Ce poète brûlant
Après l’avoir fauché
Le chiendent du jardin
La zizanie des vers
 
Mal vit qui ne sait pas
Sa tristesse tourner
En cueillaison d’un rêve**
 
Comme ces vers nouveaux
Adressés à ses ami.e.s
Œuvrant ès poésies
 
 
* Michel d’Amboise
(merci à Pauline Dorio)
 ** Stéphane Mallarmé