LE JEU DU JE

Avec « Je » c’est toujours un problème. 
Descartes nous a fait certes le coup du cogito : Je pense = Je suis.
Mais cette pensée fulgurante ne passe pas le cap d’une vie.
À l’opposé il y a ce fameux « Je est un Autre », cité ad nauseum.
(Il s’en fichait Arthur, qui plaqua tout son attirail poétique,
pour aller faire commerce de fusils, là-bas en Éthiopie.)
« Je » est le même et le différent.
Il faut maintenir le suspens.

***
Avec JE je me débrouille comme je peux 
Je amoureux et Je jaloux
Je jouant avec la langue de Molière ou de La Rue
Je qui avec le temps se métamorphose en un être plus ou moins reconnaissable
Je bavard et Je silencieux
Je en fuite dans une phrase qui fait erreur sur la personne
Je sous le charme des Jeunes Filles en Fleurs
Je des Enfers vécus et Je des Paradis perdus
Je enfantin enfantant des géographies mentales
Je amant des mots des choses
et des douc/leurs de nos existences

OÙ VA LA VIE LA FOLLE

Où va la vie la folle
Où va la vie violette
Où va la vie la dingue
Où va la vie pâquerette
Où va la vie « la » lièvre
Où va la vie la lèvre
Où va la vie qui gîte
Où va la vie furtive
Elle va où elle veut
Au bassin de radoub
À Bassan où les fous
Traversent notre corps
Elle va sur les lèvres des vivants
Où nous resterons encor quelque temps
Quand notre corps matière
Aura filé dans les étoiles
D’où nous venons

AINSI DE NUIT EN NUIT

Ainsi de nuit en nuit je me dénuite
Je sors des mots inédits ligne à ligne
Je tisse je détisse je rumine
et poème se faisant je m’oublie
Le Temps reviendra bien me tarauder
Mais quand j’écris il est exclu du jeu
De même que ce « je » qui n’est pas « moi »
Ainsi de nuit en nuit ce beau défi
Comme je m’interdis les repentirs
De raturer de faire des biffures
(au risque d’un vers de guingois mort-né)
J’attends je n’écris que quand j’ai trouvé
Comment touiller le feu le miel la cendre
Ainsi de nuit en nuit je dynamite
Fragments fusées désarrois espérances
Rituel d’oubli mémoire du vide
Hypnose Temps perdu Instants précieux



DES PLUMES D’ÉCOLIER

DES PLUMES

On n’écrit pas sans y laisser des plumes, plumes gauloises ou sergent major, que l’on mouillait sur son poignet avant de suivre la ligne où l’on traçait avec application ses pleins et ses déliés. Ainsi l’on s’imagine sur son banc d’écolier recopiant avec soin la Morale du jour :  il faut s’appliquer et persévérer. On n’écrit pas sans y laisser ses plumes de jeune oiseau piailleur puis de vieil animal gouailleur qui s’amuse à déconstruire la fable du monde. On n’écrit pas sans ses rêves d’enfant, désormais aux cheveux blancs, oiseau de vie qui nous picore, oiseau de mort qui disparaît avec notre corps. (Astoria dans le quartier du Queens New York 14 mai 2018 pour le premier jet, Martigues 17 septembre 2024 pour cette version)

TU JOUES À QUI PERD GAGNE

Tu joues à qui perd gagne 
Ce qui est tu n’est pas dit
Tu revois le couple de fou de Bassan
Dans la crique de la Redonne
Où descendait Blaise Cendrars
Tu entends suraigus les martinets
Tu fouilles piques et piètes
Tu te souviens du toucan porté sur l’épaule comme Crusoé
Tu croises les perruches du llano un soir de mai 1969
Tu entends la voix de la dernière indienne de la Terre de Feu



Kiepja, dernière rescapée du peuple Selk’nam de la Terre de Feu dont la langue est morte avec elle

enregistrée par l'ethnologue Pierre Clastres et mixée dans "Rituel d'oubli"
œuvre musicale de François Bernard Mâche en 1969