UNE MESURE POUR RIEN

UNE MESURE POUR RIEN

Une mesure pour rien, c’est le charme de ces phrases musicales en apesanteur, sans pulsations, qui me mettent en état d’oublier tout ce qui touche aux maux de la tribu.

Après ce passage musical et matinal obligé, que j’écoute en buvant le premier café, je peux à mon tour m’essayer à faire chanter la plume sur mes papiers préparés par de longues digressions sur des carnets de notes et de citations.

« Et quand personne ne me lirait », rien ne m’empêche de mêler dans mes poèmes des observations de mille petits détails venus du terrain ou des encyclopédies.

Les mesures pour rien, la rougeur soudaine sur un visage rose, un chat isabelle caché dans les roches de la passe maritime, une phrase belle comme un Carnaval.  

QUAND JE M’ENNUIE LA NUIT

Quand je m’ennuie la nuit

Entre mes murs tout nus
Blancs comme linceuls de neige
Et que n’ai-je alors le pouvoir
de me désennuyer
en peignant la Joconde
ou en chantant les vers inspirés
d’Alcools Bergère o Tour Eiffel
ou des Fêtes galantes
Que vont charmant
Masques et bergamasques

Et voilà le résultat
Pas fameux un peu fumeux
Mais j'ai peint le passage
Avec ces vers d'oreilles
Écrits sur l'oreiller
Dans cette chambre à soi
Oû les phrases partent en voyage
Me suis-je dit Ai-je pensé
En songeant à l'essai de Virginia Woolf (la suite manque)

LES NUITS D’INSOMNIE

Les nuits d’insomnie j’aime me divertir
Lisant Grand carnet d’adresse de la Littérature à Paris
Écrivant sur mon petit bloc à dessin
à dessein ces quelques lignes
pour le pire et pour le meilleur
Cette nuit il est question de Marie
qui expose pour la première fois ses tableaux
au 46 de la rue Laffitte
en mai 1907
dans la boutique de Clovis Sagot
C’est Marie Laurencin
Jeune mince éthérée
Qui rencontre pour la première fois
ce gros ours délicat nommé Guillaume Apollinaire
Le lendemain il lui envoie ces vers délicieux :
Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous Mère Grand
C’est la maclotte qui sautille
Toutes les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie

L'auteur du carnet d'adresses est Gilles Schlesser
Le scripteur du texte présent est Jean Jacques Dorio
Il poste sur son blog poésie mode d'emploi un texte par jour depuis le 8 janvier 2006
Soit, si j'en crois les calculs de mon smartphone, 7079 poèmes ce 27 mai 2024.

SE DÉGOURDIR LES DOIGTS

Me dégourdir les doigts
Sur la page je dois
Aligner quelques vers
Comme d’autres des verres
Envers et contre tous
Tonton pourquoi tu tousses
Sans raison m’amuser
Si pour moi ma muse ai
Révélant mes tropismes
Mes lignes d’exorcismes

On fait on recommence
Bien loin de la romance
Pour un non pour un oui
De sa main la plus gauche
Projets esquisses ébauches
Un roman feuilleton
Se montre à l’oeilleton

Ma fable enfin ourdie
Mes doigts sont dégourdis

UNE DÉCENNIE SANS TOI

Ce soir il y aura dix ans que tu t’es éteinte 
Pour l’évoquer j’ai trouvé un image
à laquelle je n’avais pas encore songé
J’ai vu une actrice traverser un paysage irréel tenant une bougie
Elle fait des pieds et des mains
pour maintenir en vie la petite flamme
Jusqu’au moment où ce n'est plus qu'un point noir
L’actrice tombe alors à terre
Comme foudroyée 

              ***

Je t'ai raconté ce rêve où j'allais à mon enterrement, joyeux, puisqu'entouré d'ami.e.s. Et puis,tu le sais mieux que moi désormais,  à la fin quand la fête est finie, tout le monde se retire, reprend ses cliques et ses claques, retourne à ses pénates. Sauf toi, ma belle endormie.
-Tu es maintenant la seule à ne pouvoir nous suivre, te dit le dernier des fêtards.
Et pour moi, qui ne rêve plus, en relisant cette histoire, je me dis aujourd'hui qu'il se fait tard, il se fait tard.

Martigues 2 août 2014 et 25 mai 2024


https://www.editions-harmattan.fr/livre-poemes_a_ma_morte_jean_jacques_dorio-9782343129969-58621.html

DANS LA MÉMOIRE DE JOSIANE DORIO

C’est ainsi que je vais regrouper les textes et poèmes qui te sont consacrés, en dehors de mon livre hommage (sous forme abécédaire), publié sous le titre Poèmes à ma morte, aux éditions l’Harmattan. (2017)

Chaque poème était précédé d’une citation. Celle de Vladimir Jankélévitch, à la source du poème « Viatique », est une « majeure ».

Nous l’avons lue, avec grand soin, chaque fois que nous allions à Paris, passant devant l’immeuble du Quai aux Fleurs, où le philosophe, si attachant, vécut :

Celui (Celle) qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été : désormais, ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir été est son viatique pour l’éternité.