Faut rire se secouer se délivrer et s’autodériser
se moquer de soi-même sérieux comme un pape
et c. comme un panier
Faut rire sans savoir pourquoi
mais l’on se dit alors
que ça vient de très loin
et que ça fait du bien
Faut rire pour libérer ses endorphines
Faut rire des sanglots de l’homme blanc
et des racistes imbéciles heureux
qui broient du noir
Faut rire de Woody
quand il se prend pour Allen
Faut rire de Bergson n’est parfait
(une blague étalée sur les murs
de Mai 68)
Faut rire de sa théorie du rire
( une mécanique plaquée
sur du réel)
Faut rire de celui qui au Casino
passe toujours à côté de la plaque
Faut rire de soi même s’il semble
que c’est vraiment un autre
Faut vraiment rire comme un bossu
Et même comme chante Salvador
Faut rigoler Faut rigoler
PEREC
« Laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »
Signé Perec, que l’on prononce Pérec le nom du père, juif polonais,
mort en 40, quand Georges dit Jojo, avait 4 ans.
2 ans plus tard sa maman le met dans un train pour lui sauver la peau.
Mais la sienne, celle de Cyrla Perec née Szulewicz, finit à Auschwitz la Maudite.
« Arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse ».
Souriant, volontiers déconneur (un mot d’époque), joueur de Go et d’Oulipo.
Mais avant tout, « touchant ».
Sa page des sports signé W, masquant l’horreur des camps et de « l’Histoire avec sa grande H » :
son expression sublime, fatidique, à lire « littéralement et dans tous les sens ».
Je me souviens d’avoir récrit, Perec me tenant la main, les 480 entrées de Je me souviens,
que lui-même avait emprunté à Joe Brainard, artiste new yorkais, (I remember).
Je me souviens que le jour de sa disparition, le 3 mars 1982,
des petites manines flottaient dans mon jardin comme au début d’Amarcord
et que mes filles encore enfants sautaient pour essayer de les attraper.
***
JE ME SOUVIENS DES COQUELICOTS
dans les blés et non des bleuets
Je me souviens de la Croix du Sud aperçue pour la première fois sur la plateforme arrière d’un camion
qui nous amenait de nuit dans le llano la grande plaine du Venezuela
Je me souviens qu’après ma retraite de l’Éducation Nationale j’ai longtemps rêvé que c’était la rentrée
et que je n’arrivais pas à trouver dans le vaste collège la salle de la classe où m’attendaient mes élèves
Je me souviens du magnétophone que j’ai amené quand j’ai été reçu par les indiens Panarés
grâce à l’ethnologue qui vivait avec eux
j’ai enregistré leurs conversations leurs chants
les bruits de la nature qui les environnait
et aussi parfois je laissais tourner la bande magnétique
diffusant du Debussy au milieu de leur churuata (leur case où vivait le groupe)
Je me souviens à ce propos des premiers travaux ethnographiques de Michel Perrin
auxquels j’ai assisté et qui soit dit en passant ont forgé entre nous une amitié indéfectible
Guidé par Isho (l’oiseau cardinal)
à la fois hôte informateur instigateur des rencontres médiateur en cas de conflit
Michel allait à la rencontre de ses conteurs de mythes
Posait le magnétophone de marque Uher sur la table en bois familiale
Et laissait couler la parole d’un ou d’une indienne jusqu’à la formule indiquant que c’était fini
(même si l’histoire finissait souvent (toujours ?) en queue de poisson)
Je me souviens d’Husé le jeune homme bilingue que nous amenâmes à Caracas
pour déchiffrer les bandes
une giclée de sons que Michel transcrivait en alphabet phonétique
et la traduction en espagnol de notre jeune ami Goajiro
Je me souviens qu’un jour je lui fis lire à haute voix le début de Vents de Saint John Perse
« en situation » alors que soufflait le vent de sable dans ce semi-désert
où poussent les cactus candélabres
C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde
De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gite
RÊVEUR DE PAIX
J’essaie des mots d’amorce : longévité, imagination, Babel, le Bateleur (première arcane du Tarot de Marseille).
Finalement j’opte pour Silence. Il serait urgent d’aménager dans chaque ville du monde entier une maison du Silence. On y entre sur la pointe des pieds, on s’y repose, on fait silence. Dans la pénombre de préférence ou dans la lumière de bougies. La flamme d’une chandelle, si vous voyez à qui je fais allusion.
Il faut alors s’imaginer vivant sa rêverie dans le passé des premiers feux du monde. Un monde en paix dans l’acceptation tranquille des différences à l’échelle de notre mère la Terre.

La porteuse de Paix
40×50 cm
Danielle Nabonne
d’après La guerre et la paix
Picasso chapelle de Vallauris
J’ÉCRIS VIDAL
En pleine nuit midi
J’écris d’un coup de tête
Sorti du ventre de ma mère
En pleine nuit Je dis Oc
Ma langue d’origine
J’écris dans le sillage
du troubadour Peire Vidal
Le nom porté par ma branche maternelle
Je forge ce poème maladroit
Mais vivant et têtu
Dans ce verbe trobar
Qui célébrait les Dames
et l’amour de Courtoisie
En pleine nuit midi
Ses douze coups
Qui vibrent dans la tête
D’un troubadour perdu

Jean Jacques Dorio À sauts et à gambades Encres Blanches 402 janvier 2010
JE LIS TURLUPINADES
Je lis à l’écart en catimini
une anthologie des charabias
galimatias et turlupinades
Maintenant que mon gagne pain
C’est d’parler comme un turlupin
Je lis la leçon inaugurale
de C.L.S. au Collège de France
Ces Indiens des Tristes Tropiques
bientôt hélas tous voués à l’extinction
sous le choc des maladies
et des modes de vie
que nous leur avons apportés
Je lis un roman fantaisiste
intitulé Écrit sur de l’eau
Ah qu’il est beau le débit de lait
Ah qu’il est laid le débit de l’eau
Je lis avec l’émerveillement de l’enfant
qui reste le secret de ceux que jadis
on affublait du nom de poètes