JOURNAL DE NUIT

JOURNAL DE NUIT

Des fois, ou plutôt Quelquefois, ou encore, par esprit de contradiction, Toujours, on se lance dans une phrase, par pur plaisir de s’y lancer, comme l’on court d’un coup, ou plutôt tout à coup, poussé par on ne sait quelle mouche, piqué pourrions-nous dire, par le taon qui excitait Socrate, ou plus modestement les bœufs qu’un certain père, le mien, joignait jurant quelques mille dious de remille dious, sur les quatre heures d’une journée exceptionnellement caniculaire qui ne pouvait laisser les bêtes en place, malgré dentelles qui étaient censées protéger leur mour, museau, qui à l’instant vous suggère quelques autres vocables en file, tels muse, musette, musaraigne, ces deux derniers mots, vous venez de le découvrir, ayant été synonymes, de mus souris et de la venimeuse araignée, que l’on vous a fait associer dès la plus tendre enfance aux formules magiques opposant celle du soir espoir, à celle du matin chagrin, quant à la nuit, en cet instant précis, quatre heures cinquante-six, vous pourriez ajouter, par exemple, araignée de nuit s’enfuit…et là, la phrase, pour autant qu’il s’agit d’une phrase, se casse, s’éparpille, perd son souffle initial et va se pointillant…. n’est pas asthmatique qui veut se dit-on souriant, ouvrant gaiement les guillemets, un jeu d’enfant avec la machine savante dont nous disposons depuis le début de notre course à la phrase-échalote : « Il y a des asthmatiques qui ne calment leur crise qu’en ouvrant les fenêtres, en respirant le grand vent, un air pur sur des hauteurs, d’autres en se réfugiant au centre de la ville, dans une chambre enfumée », et d’autres, aurait pu ajouter ce prosateur hors pair, en composant des phrases sans fin, qui se tournent et retournent, ligne à ligne, vers à vers, telles ces raies du labour, inlassablement tracées le jour durant, par ce fier paysan, guidant droit ses bœufs, encore eux, et dont la surface labourée de l’aube au crépuscule s’appelait un journal.

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

Légèreté, Rapidité, Exactitude, Visibilité, Multiplicité.

AIDE-MÉMOIRE

 Qui sommes-nous ? Qu’est chacun de nous ? Sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ?              Italo Calvino

Moi, je, toi, tu, il, elle ; on pourrait aussi bien dire nous, si déjà ne se nouent la gorge et le cœur des absents. Pages arrachées de ce livre que nous avons l’outrecuidance de fabriquer jour après jour. D’autres nous-mêmes disent que tout ça les dépasse et qu’ils ont délégué leur page quotidienne à qui-vous-savez, qui a déjà balisé leur destin de A à Z.

Moi, je, une constellation qui parfois s’accointe et parfois se chamaille, des hauts et des bas, des traversées de désert et des eaux de l’Eden bues à même leurs sources.

Toi, tu, il, elle, qui s’ajoutent et nous permettent cette nage bienfaitrice loin de nous dans la bienheureuse multiplication des identités.

Ainsi  les invectives contre l’io io ! il piu lurido di tutti i pronomi ! « le moi, je !…le plus ignoble de tous les pronoms ! » ce petit pou que nous grattons et qui nous empêche de penser, nous dit Gadda.

Ou bien, mais il faudrait aussi retranscrire la langue de l’Homme sans qualités, l’appel à l’humanité seule capable d’envisager toutes les solutions quand toutes solutions individuelles sont insuffisantes et fausses.

Moi, je, toi, tu, il, elle ; on se noie mais on s’accroche, on multiplie les combinaisons possibles, et des chemins qui bifurquent on est déjà revenu de « pas mal ».

Aucun ne débouche, en fin de compte, sur une béatitude personnelle ; mais le chemin lui-même s’apprécie jour à jour, nuit à nuit, dans les formes et les couleurs du désir d’y naviguer au mieux.

Pour l’heure présente et pour le jour qui vient, moi-je ai inscrit comme aide-mémoire, sur chaque doigt de ma main gauche un de ces mots légués, à la fin du siècle précédent, par un amoureux des littératures :

Légèreté, Rapidité, Exactitude, Visibilité, Multiplicité.

signé Italo Calvino 

SANS POINTS NI VIRGULES

SANS POINTS NI VIRGULES

Un bon cœur bat de la naissance à la mort un cœur qui a des points est un cœur malade

Pierre-Albert Birot   Grabinoulor

À dire d’un seul souffle

La langue qui remue quoi de plus fonctionnel où alors il faut l’attacher la trancher l’arracher et cependant si on se met à l’écrire avec ses doigts par exemple ce qui en effet semble le plus naturel doigts et mains à plume à clavier à crayon à bille si nous restons dans l’actuel plus ou moins universel avec ses doigts qui la tirent plus que de raison la travaillent la recensent à défaut de l’encenser la langue commence à faire des siennes elle s’oublie elle se libère elle ne veut plus bêler bégueter chevroter quémander l’avis du spécialiste savant ou singe grammairien ponctuel à réclamer syntaxe orthographe et ponctuation exactes c’est-à-dire conformes à l’usage d’un tel écrivant il y a quelques siècles qui paradoxalement n’avait cure des points virgules jusqu’à ce qu’un imprimeur ancien compagnon pressier vienne mettre un peu d’ordre dans tout ça car tant qu’à raisonner il faut bien montrer et marquer les temps de la pensée petit morceau par petit morceau ne pas confondre le moment du donc de celui de l’et du par conséquent et du étant donné que enfin quoi il faut un peu de raisonnement que diable ainsi donc naquit dame ponctuation ou monsieur brisure si l’on préfère petits fétus par petits fétus petites semelles de plomb par petites semelles de plomb pour gravir une à une les marches pour poser une à une les marques de la phrase numéro un puis de la phrase numéro deux ainsi à l’infini pour que la dame ne s’essouffle pas trop aille s’éventant s’économisant de reposoirs en reposoirs pour que monsieur nous les brise bien comme il faut de la tête aux reins et même si l’on osait on descendrait un peu plus bas un doigt virgulant un autre pointant un troisième qui sait quoi tous signes étrangers à cet arc poétique continu jeté à cette seule arche suspendue à la recherche de l’écrit et de la joie qui sans raison résonnent et qui vont sans souci du quand ponctuera-t’on la fin sans freins et sans trompettes

la langue qui remue : une voix pour la dire

Dorio 21/08/2023 11h22