PASSEUR DE POÈMES : il est beau après la mort de vivre encore

Passer comme le fleuve qui est de temps et d’eau

Passer comme la barque du berceau au cercueil

Passer comme la folia de la viole baroque

Passer comme ses vers qui filent l’anaphore

Passer sur l’inflexion des voix qui se sont tues

Passer sur les notes de bas de page les gloses et les entregloses

Passer sur les nuits passées sous la flamme d’une chandelle

Passer la poésie au peigne fin des sous-bois de myrtilles

Passer d’un poème à l’autre tissant dans le noir leurs habits de lumière

Passer sur la devise d’un humaniste de la Renaissance :

E bello doppo il morire vivere anchora 1

1 Bernardino Corio (1459-1519)

T’IMAGINES

T’imagines ces lignes à la lueur d’une chandelle censée éloigner la foudre qui nuit à ton existence

T’imagines que tu tires un à un les arcanes majeurs du tarot de Marseille

T’imagines entendre une voix puissante et railleuse qui dit : -Voilà qui va faire sortir l’Hermite de son trou !

T’imagines que tu te retrouves dans ton école Freinet avec des lettres de bas de casse qui collées une à une accomplissaient le miracle de te sortir des situations les plus désespérées

T’imagines voir les chats huant fumer la pipe de Brugeilles

T’imagines qu’une horloge pousse dans ta tête et menace si tu l’arrêtes de faire une dépression nerveuse

T’imagines l’Hermite au pied léger qui promène sur son dos un harfang de l’Arctique

T’imagines le Bateleur debout devant son établi secouant dans son gobelet les dés du divin « hazard »

T’imagines Juliette chantant Si tu t’imagines fillette fillette Si tu t’imagines si tu t’imagines

T’imagines Queneau le père de cette chanson germanopratine qui sort de son dernier bouquin et qui happe toute cette histoire « avec ses petites paches de mouttes »

t’imagines que tu as reçu une lettre qui donne une impression de surnaturel

DOUZE PENSÉES D’UN DIX OCTOBRE





Je pense qu’il est bon de lire deux poèmes par jour : l’un que l’on relit pour la centième fois, l’autre que l’on découvre sur une revue de poésie ou un site internet.
Je pense à Charles Cros et à son hareng saur sec sec sec que je fis apprendre (et jouer) à des générations de collégiens
Je pense à mes potaches et au potage de ma mère qu’elle me faisait prendre avec du tapioca
Je pense au Pont des Arts où par hasard on croise le vent fripon et la chanson guillerette du polisson de la chanson
Je pense à François Villon et aux neiges d’antan
Je pense au joueur d’orgue qui arrêtant sa manivelle m’indique la Chaussée d’Antin
Je pense au vieux qui lisait des romans d’amour et au old man and the sea qui s’accroche à sa ligne et dit : Tu veux ma mort poisson !
Je pense à Pour qui sonne le glas…il sonne pour toi !
Je pense à Anton Voyl le héros sans « e » de La Disparition
Je pense à Paul Valéry qui sort de sa tombe chaque nuit pour réciter face au toit tranquille une strophe du cimetière marin
Je pense au frère que je n’ai jamais eu ni à la sœur d’ailleurs
Je pense au poème prémonitoire de Cesar Vallejo que je traduis ainsi : Je mourrai à Paris un jour d’orage dont déjà je me souviens

Me moriré en París con aguacero Un día del cual tendo ya el recuerdo ( Piedra negra sobre una piedra blanca)

petits graviers et coquilles Fos sur mer 09/10/2022

UNE PETITE HEURE EN DOUZE LIGNES

une petite heure pour décliner mes paroles sur le papier
une petite heure du côté de l’écriture dans le mano a mano de la lettre et de l’esprit
une petite heure en a parte à l’écart de la rumeur du monde
une petite heure où l’émotion, sans crier gare, au détour d’un visage sur papier glacé, point
une petite heure sans points ni virgules sans phrases préméditées
une petite heure où l’on donne carte blanche à la fantaisie et à l’imaginaire
une petite heure sur la carte grise des drames actuels et de la guerre
une petite heure où l’on passe Poutine à la moulinette de Jean Christophe Averty 
une petite heure dans l’hôpital de poèmes à réparer d’urgence
une petite heure où la plume gratte la peau d’un palimpseste qui résonne comme un petit tambour 
une petite heure dont les dernières lignes me sont offertes par Maître Charles Baudelaire
comme montent au ciel les soleils rajeunis après s’être lavés au fond des mers profondes