POÈME NOUVELET

Une fois de plus je vais écrire poèmes
Fatiguer les pages d’un carnet nouvelet
Me remémorer les vers dits « d’anthologie »
Et puiser chez mes frères et sœurs d’aujourd’hui
Poèteris Poètereaux Poétisses par centaines
Mais tous sans nom connu comme anonymes


Oubliez s’il vous plaît cette entrée ridicule
Oubliez vos animaux malades de la peste
de la littérature consommée sur tablette

Et que nul n’entre ici s’il ne met pas lui-même
la main, à ses exercices d’exorcismes 1

1 Henri Michaux

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Dans un monde régi par la logique du marché, où l’individu doit être rentable ou périr, la poésie n’a pas de prix : innocente, dérangeante, pauvre et sans valeur marchande, elle est toujours l’humaine mesure, au carrefour des rêves et des réalités, un cami compartit,« un chemin partagé », qui relie maille après maille ses lecteurs dispersés, joie et douleur mêlées dans un simple poème, qui ne fait que passer…

RITUEL D’OUBLI

Retour aux poèmes que plus personne ne lit
Exceptés les prisonniers et leurs geôliers
Ceci dit sous forme de boutade chagrine
D’un auteur du passé qui écrivit Art poétique et Green


Retour aux livres de funestes augures
Encore non écrits -une gageure-
Ouverts par la main de l’ange de l’Apocalypse
Et mangé-littéralement- par le narrateur
De cette fable à mourir de rire

Retour à cette douce habitude
Du plus léger des cultes
Cette nuit du 3 septembre 2022
Ma pauvre main a encore prosé
Ces quelques vers…jusqu’à l’oubli

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QUE RESTE-T-IL DE NOS AMOURS DE LA POÉSIE ?

La « quête » de ce que lon a perdu, ou bien la « crainte ». On hésite en lisant ce manuscrit aux vers raturés, supprimés ou réécrits. Le thème en est cette chanson écrite au mitan de la guerre et qui manifeste, pour filer la métaphore, une belle résistance : Que reste-t-il de nos amours ?   Cest la quête de ce qui fut et de ce qui aurait pu être : Baisers volés, rêves mouvants. Baisers volés dans la paille dun grenier qui excitait nos sens premiers. (Les cris aigus dune fille chatouillée.)  

Rêves mouvants que génèrent ces voix séculaires, « littéralement et dans tous les sens. »

Au mitan de la guerre, « dans le mitant du lit, la rivière est profonde » de nos chanceuses vies ou de nos morts subites. « (Ce) long abus de la littérature », faisant écho au dernier vers mémorable de Verlaine sur son « Art poétique ». Mais, ici, modestement mais fermement, cest le vers premier que l’on veut rappeler : De la musique avant toute chose, car il faut craindre que la méconnaissance de tout art poétique, rende vaine la quête de ce quon a perdu, lamour des formes et toutes les nuances de mots où lindécis au précis se joint.

Avec Charles Trénet (Que reste-t-il de nos amours ? 1942) Paul Verlaine (Art poétique), cette « tant belle fille » Aux marches du palais, et quelques autres faiseurs de poésies.

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J’ouvre la fenêtre et laisse entrer quelques instants

la fraîcheur après un orage

sur la passe maritime

Un poème nouveau m’attend

dans sa discontinuité essentielle

et son essai de recomposition

L’éclair d’un geste

Qui ouvre sans le vouloir

La porte de ce poème

Comme un éventail

À CORPS PERDU

L’oubli est le plus court chemin dans le labyrinthe dressé par la mémoire La mémoire du temps perdu cherchée dans l’espace d’un texte romanesque où le narrateur se lance plume en main toutes les nuits sur chaque page à corps perdu À corps perdu est peut-être une métaphore : les esprits perspicaces y détectent des similitudes entre des choses qui en apparence sont très éloignées l’une de l’autre À corps perdu rien d’impossible : les rêves que j’écris en comptant les syllabes / le crissement du stylo feutre sur la feuille à fort grammage / les lièvres que la prose poétique lève / les paroles entendues dans la rue transformées en figures / et tous nos impensés qu’en d’autre temps nous appelions nos points aveugles

L’oubli, le court chemin, les longs détours romanesques, le labyrinthe, la mémoire à corps perdu, les exercices d’impensé, tout ce qui à la longue constitue un dictionnaire à part moi.

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ET DE QUOI MEURT-ON ?

Et de quoi meurt-on ? Si ce nest du Temps qui nous joue, la vie durant, de la mandoline, ce petit instrument à forme damande, avec ses six cordes doublées à lunisson, dont Vivaldi fit un concerto sublime pour les jeunes filles quil saoulait de musique à « lOspedale de la Pietà. »

Et de quoi meurt-on ? Si ce nest de pitié pour un cheval frappé à mort, sur une place de Turin, par un cocher ivre danimalité, et que Nietzsche dans un dernier geste embrasse à lencolure avant de seffondrer pour léternité.

Et de quoi meurt-on ? À Sète cette fois, sur les pentes du « Cimetière marin », sur une page où la forme décasyllabe hume la future fumée de Valéry, lImmortel à lépée académique.

Ou bien, cest en bas, au cimetière des pauvres, que lautre sétois, « lhumble troubadour », exhibe sa « Supplique », en alexandrins sil-vous-plaît, faisant du pédalo, « éternel estivant », sur la plage de la Corniche.

Et de quoi meurt-on ? « Ce n’est guère important », pense Montaigne « plantant ses choux » et « nonchalant » dElle faucheuse, camarde, camarade du dernier souffle.

Ou bien, surprise du chef, cest Rambour le poète de Bayeux qui maide à pousser mon dernier soupir, dans une page de son ouvrage La nuit revenante, la nuit. Car on meurt de tout cela, jusquà la dernière note de mandoline sur le générique1

1 Jean-Louis Rambour LA NUIT REVENANTE, LA NUIT  Edition des Vanneaux (2005)

Mais on peut aussi « refuser de mourir » :

PHÉNIX

En procédant à limpossible rangement des livres de mes bibliothèques, jai effacé tous les noms dauteurs. Des voix anonymes sélèvent du papier, images de lévidence poétique ou paroles qui peu à peu séteignent.

À la fin, ma librairie est réduite à une planche branlante de cerisier.

Le peu de livres réunis ont retrouvé un auteur unique refusant de mourir ;

Oiseau des vents, pierre vive, arbre enchanté, métaphores vives embrasant Phénix.

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