J'écris comme un délire ce vers à goût de nuit Puis cet autre oubliant sur ma lyre qui je suis J'écris ce poème désuet sans attrait Dans le désert d'une chambre blanche à grands traits J'écris avec mon nouveau stylo Stabilo (pour surfaces lisses, papier, verre, métal) J'écris par intermittence mais sans ratures Une présence qui essaie d'oublier toute littérature J'écris en feuilletant des livres, en général Ô lit heureux l'unique secrétaire de mon plaisir* J'écris en particulier sur des livres que personne plus ne lit à part ceux et celles qui côtoient des rimes à n'en plus finir J'écris à voix basse ou de cette voix sans personne qu'affectionnent les poètes qui privilégient la mise en page J'écris cette quinzième ligne qui atteint la limite de ce poème à lire...les yeux fermés *Rémi Belleau (1528-1577)
J’ÉCRIS opus 1
J’écris en levant les lièvres d’un gîte
Où La Fontaine songe : cet animal est triste
et la crainte le ronge
J’écris en écoutant les quatuors de Beethoven
devenu à cette époque sourd, sourd sublime
J’écris en traçant dans l’air la langue des signes
J’ai l’air d’un idiot (d’un idiot utile ?)
J’écris en posant des questions à mon lecteur futile
Fût-il pervers polymorphe ou slameur insigne
J’écris sur les nuages qui passent ici
Et sur les pavés que se passèrent de main en main
les petits gars et les jeunes filles de Mai 68
J’écris sur l’océan qui bouge depuis le premier bain
de vagues et de houles avant mes premiers vagissements
J’écris sur l’estuaire, exutoire d’un fleuve
Qui baigne mon poème mystérieusement
LES RÊVES ET L’ÉTERNITÉ
Les rêves mesurent mon éternité Toujours sur le départ Rêves sueños dreams Révolutions logiques Les rêves lèvres des rêveries Sur des livres exhibant Des portraits de Nadar Les rêves usés de l'analyste Et des porteurs de valises Les rêves de pavanes pour l'infante défunte Les rêves de Peau d'Âne Du conte à la magie du ciné Les rêves en filigrane Sur le grain du papier Les rêves pour conclure Ce pacte avec l'éternité
DICTIONNAIRE MA BABEL
Dictionnaire ma Babel Ponge tournait et retournait en tout sens son Littré Moi c'est Robert alias Alain Rey Dictionnaire agité Telle l'argile du potier Qu'il nous faut bien malaxer Afin de la désaérer Dictionnaire me voilà Écumant tes signes émigrants Épuçant une page manuscrite de l'oncle Gustave (Flaubert) à l'état brut, Écrite, disait-il, comme un ornement de marquèterie Dictionnaire mon algèbre Réduisant les fractures de la langue Mon dico rebouteux, Boute en train qui me traîne, me trouble et m'incarne, Me fait subir, article après article, ses coups de marteau spirituel Dictionnaire labyrinthe Impasses et fausses pistes Chemins qui bifurquent Où l'on exerce ses yeux fertiles Tâchant toujours d'y persévérer
LE CRISSEMENT DE LA CRAIE
En lisant, en écrivant Julien Gracq
Comment lire et témoigner si ce n'est de sa propre présence, de l'instant que l'on oppose à ce livre esseulé, muet, qu'il faudra faire parler. Jean-Marie Corbusier Témoigner Le Journal des Poètes (dernière livraison)
Le crissement de la craie et la petite éponge pour effacer les résultats sur cette ardoise qui, dans une autre configuration, devient cette page reverdyenne, sur laquelle chaque élève de la classe de poésie écrit un poème Fleuve des souvenirs et des figures littéraires Des écoliers en blouses grises ou roses pour les jeunes filles en fleurs Tout un programme d'écriture en construction Où passent les fantômes de la poésie toujours vive, Francis Ponge, Pierre Reverdy, et Marcel Proust, poète de la prose Je parle d'une voix empruntée à cette communauté Qui me relie à ce qu'il y a de meilleur en moi, le soi-même comme un autre, lecteur reprenant ses lectures effervescentes... en les écrivant et les récrivant, sans compter et sans cesse