COMME UN SECRET





On a besoin sans doute de sa tendance à être en retrait, inactive, subsensible*, d’une certaine façon étrangère, lointaine, non participante, parente du végétatif, du secret, de l’envers. Henri MICHAUX  *mot inventé une fois une seule  (hapax)





le secret – chut ! ne le dis pas – je suis « un amoncellement de choses désassemblées » 1 – je suis toi moi elle – tiens à ma connaissance Pessoa ne s’est pas inventé d’hétéronyme féminin – le secret – non je ne suis pas qui je suis – si tu vois ce que je veux dire !-  moi postiche moi pastiche – le secret du secret – work in progress – mais qu’est-ce que tu fabriques ? – j’écris en secret tu le vois bien  – ah !ah ! – je chuchote je balbutie dans l’indifférence de la rumeur du monde – en secret avec ceux et celles qui partagent avec celles et ceux qui transforment les paroles en semences d’écrits en empire de capacités – je tresse patiemment ces liens qui nous délient – avec ceux qui la vie durant creusent leurs objets de connaissance – pour tâcher d’y voir clair – ma chère mon cher je vous suis reconnaissants de votre identité ainsi bariolée comme celle d’un.e indien.ne en fête visage de rocou et chants adressés au mythe des origines –si on te demande moustique ce que dans la vie tu fais réponds – chut ! c’est un secret

1 Jean Vilar Chroniques romanesques





J’ai été l’embryon dont je ne sais plus rien aujourd’hui. L’enfant de cinq ans dont je me souviens si peu. L’adolescent dont j’ai oublié tant d’émotions. Le sentiment d’identité émerge d’un remodelage permanent de la mémoire par l’apprentissage de la nouveauté. S’émerveiller, entreprendre, découvrir, recommencer autrement, nécessitent sans doute une part importante d’oubli, d’abandon, de recomposition, de recréation… Jean-Claude Ameisen La sculpture du vivant

*

La poésie est une métaphysique instantanée. En un court poème, elle doit donner une vision de l’univers et le secret d’une âme, un être et des objets tout à la fois. Si elle suit simplement le temps de la vie, elle est moins que la vie; elle ne peut  plus que la vie qu’en immobilisant la vie, qu’en vivant sur place la dialectique des joies et des peines. Elle est alors le principe d’une simultanéité essentielle où l’être le plus dispersé, plus désuni, conquiert son unité. Gaston BACHELARD

éditions Rafael de Surtis 2011

BOIRE un blanc sec ou l’œuvre au noir





BOIRE

Il y eut un temps, c’était à l’École Normale, où, avec quelques camarades, j’avais pris le goût de boire. Je me souviens qu’un soir où je flottais entre ciel et terre je me sentis porté à écrire quelques pages sublimes ; la plume volait ; mais au matin ce n’était rien, ou plutôt c’était un parfait exemple de la bêtise dont je pars toujours ; car il n’est pas de jour dans mon existence  où je n’aie eu à surmonter à part moi quelque sottise de belle apparence. Or, en ce cas-ci, je m’étais admiré, j’avoue alors que j’eus peur de moi, et que ce fut fini de l’alcool…Alain





Boire jusqu’à plus soif Boire c’est pas la mer à Boire un café sur l’pont des Arts Boire du noir à Zanzibar Boire un blanc sec Boire un Zola des Rougon-Maquart Boire les sermons de Maître Eckhart Boire un coup prendre un verre de Sancerre Boire pour se saouler de paroles et de bruit Boire en levant le coude Boire en trinquant à la nouvelle année Boire systématiquement (pour oublier les amis de ma femme (Boris Vian) Boire en révisant la conjugaison du verbe au subjonctif imparfait Boire du Vichy sous le régime de Pétain Boire en pétard contre la terre entière Boire la tasse de mare nostrum Boire en chantant l’eau de la claire fontaine Boire quand le vin est tiré Boire du gros bleu qui tache Boire la lumière de l’aurore Boire du regard sa dulcinée Boire Beauvoir (Mémoires d’une jeune fille rangée) Boire la ciguë en donnant sa dernière leçon de philosophie Boire le calice jusqu’à la lie Boire en sonnant l’hallali Boire du petit lait de la chèvre Amélie Boire un jus d’ananas en lisant Nana (var. en attendant sa nana) Boire un vin des Costières à l’abbaye de Saint-Gilles du Gard Boire l’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar Boire à la Saint–Médard (ou quarante jours plus tard) Boire un britannicus au Bouillon Racine Boire cette suite jaculatoire jusqu’à plus soif


	

COMMENT ALIMENTER UN BLOG DE POÉSIE





Paroles de paroles

Font rôle sur la scène

Ou bien un monologue

Où le langage agite

Notre for intérieur





Paroles en silence

Nous connaissons aussi

Mais ce n’est pas ainsi

Qu’on peut alimenter

Un blog de poésie





Fabrique d’un poème

Se fait dans l’atelier

Ou en marchant, la tête

Dans les songes d’une page

Qui joue sur le papier





paroles de paroles

PAROLES VS PAROLES





NON paroles

ne sont pas

d’évangile

du Coran

de la Bible

De ces livres

Qui nous tuent

Dieu terrible

Et qui arme

l’abruti

le débile

OUI paroles

sont fragiles

qui hésitent

malhabiles

comme Achille

immobile

aux grands pas

et Cécile

le prénom

de ma fille

NON paroles

fanatiques

frénétiques

archaïques

qui fabriquent

les massacres

et l’horreur

OUI merci

aux Lumières

à Voltaire

aux laïques

à la Paix

d’une Éthique

partagée





trisyllabes d’octobre

Strom King état de New York
land art
photo Pauline Dorio
midi heure de New York
31/10/2020

PAROLES SUR LE PAPIER





EH, BIEN, ce sera une parenthèse (comme une confidence à ma lectrice).

Eh, bien, ce sera un récit pépère, mais comme si, de temps en temps,

on ajoutait une nouvelle couche (comme pour réveiller le lecteur).

Eh, bien, on ne sait trop jamais, chez ce romancier hors pair, d’où il sort

ses histoires abracadabrantesques (ce qui agace singulièrement le lecteur,

spécialiste des notes de bas de page.)

Eh, bien, sous la parenthèse, ils et elles, ne sont pas nombreux (ou nombreuses),

à saisir les railleries imperceptibles (c’est un grand livre à peau de bique).

Eh, bien, paroles sur le papier, comme le remarquait Ponge, (l’Enragé),

ne sont pas loin, au bout du conte, d’être annulées (« Il n’y a pas loin, de fait,

du papier au panier »).

annonce de confinement : mouvement 2