AUTOMNE NICHÉ SUR UNE FEUILLE DE PAPIER





À livre ouvert mais sans trop de pouvoir sur ses lignes qui se déroulent et s’échappent comme des serpents

À livre ouvert faisant crisser les mots gros-gras-grand-grain-d’orge qui nous remettent en tête nos années-théâtre

À livre ouvert tournant dans cette nuit d’équinoxe de l’automne les pages à l’envers lecture improvisée pour oiseaux migrateurs 

À livre ouvert pages arrachées et qui s’envolent capricieuses offertes à notre humaine condition qui en ces temps crépusculaires aiment plus que jamais partager l'esprit des couleurs des lumières et des sons 

Toute la part fragile de l’enfance de l’art posée sur cette feuille qui fit assaut de mémoire  

BERGERONNETTES ET BOUSTROPHÉDONS

La poésie n’est pas la vérité : elle est résurrection des présences, histoire transfigurée en vérité du temps sans date.
Yvon Belaval (1908-1988)

Dans ma rue
entre le sept et le onze
une bergeronnette
fait interminablement
son numéro

Elle suit la charrue
de mon père
qui tranche la terre
de Boulbène
comme du bon pain

Elle est jaune
mon amour
et tu le sais
il n’y a que moi
qui voit la petite fée
suivre le sillon
et se retourner

Exactement
Comme ces vers
Que l’on appelle
Boustrophédons
Exactement
Comme ce chant perdu
Du bouvier
Qui plante dans mon cœur
Son aiguillon




nb Roland Barthes m’autorise à appeler les éléments rapportés dans ce ce poème des "biographèmes »



L’ÉTHIQUE D’UN POÈME

Os antiguos invocavam as Musas
Nós invocamo-nos a nós mesmos.

Alvaro de Campos alias Fernando Pessoa

Les Anciens invoquaient les Muses
Nous, c’est nous-mêmes que nous invoquons.


de la vie de la mort
de l’esprit et du corps
naissance d’un poème

de Rimbaud ma Bohème
un pied près de mon cœur

de Baudelaire aimer à loisir
au pays qui n’existe que sur la page
de l’Invitation au voyage

Aimer et mourir 
Subsumer notre mort
Dans la maison où souffle
L’Éthique d’un poème :

les mots pour le dire
le sujet et ses hétéronymes
le monde qui s’imagine




LE POÈME RATÉ

Rafles et rafales
Pour amarrer
Ce poème flottant
Qui succombe
Au chant des Sirènes

On ne s’habitue pas
Au goutte à goutte
Des grains de voix
À la couleur du sable
Des marées noires
À la portée des notes
Que personne n’entend

Exceptés pêle-mêle
Les marginaux du verbe
Qui déchirent l’azur
La mère et son grand M
Berçant son nouveau-né

Les feuillets que l’on froisse
Le poème raté


CELLE QUI N’EST PLUS LÀ





Je vois celle qui n’est plus là

Je vois celle qui file la laine
Dans sa clairière de l’Amazonie
Les seins nus autour du fuseau
Se balançant dans son hamac 
Couleur de rocou

Je vois celle qui s’accroupit devant la poste
Comme un fantôme enveloppé d’un fichu
À tête de taureau

Je vois celle qui lie les bottes de paille
Et les gerbes de blé

Celle qui lit Roule Galette

Celle qui s’enfonce dans la mer