UN PARADIS EN VOIE D’EFFACEMENT

En écrivant sur cette double page vierge, j’imagine l’avoir déjà rencontrée en ouvrant au hasard un livre de ma bibliothèque. Loué soit le rêve qui nous révèle que nous pouvons inventer un paradis dans la jubilation de phrases qui, en refermant le livre, vont s’effacer. Les roses de Ronsard, le fleuve d’Héraclite, le désert habité par un petit prince, les oiseaux d’Alexis Léger alias Saint John Perse et les chansons des Anonymes, jaillissant comme les étincelles d’un feu bataillant jusqu’à l’aube. Toute la nuit alternant lettres vives et lettres mortes, les monstres de Goya (Sommeil de la Raison) et, de Paul Verlaine, les oxymorons : une aube affaiblie verse par les champs, la mélancolie des soleils couchants.

Cette double page vierge que nul lecteur ne feuillettera sans quelque effroi, en se demandant,  mais que diable avait écrit ce rêveur solitaire pour que ses phrases par la suite s’effaçassent ? Non rayées, raturées, biffées, comme font les écrivain.e.s insatisfait.e.s., mais par on ne sait quel tour de passe-passe, perdues à jamais.

Enfin, si l’on veut bien se donner la peine de relire ce qui précède, pas tout à fait…

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IL Y A ÉPREUVE & ÉPREUVES : la preuve !

Devant l’épreuve il faut être attentif, même si cette attention s’autorise à être flottante. L’épreuve :

sens 1 : événement douloureux, dramatique, tragique comme un guetteur mélancolique, j’observe la nuit et la mort 1

sens 2 : mise à l’épreuve, vas-tu t’enfuir, ou savoir te retourner ?

sens 3 : compétition, concours, Loin de la tête de course, ma vie durant, n’ayant jamais fait le forcing pour obtenir le premier poste, me voilà, vers la fin, athlète inconnu mobilisant comme jamais mes ressources d’expression et d’énergie pour terminer, au mieux et de manière inespérée « la compétition ». (un terme qui n’a jamais appartenu à mon vocabulaire).2

sens 4 texte imprimé qui sort de la composition

Devant les preuves que l’on a poussé la porte derrière laquelle on prend le risque de disparaître…corps et bien Ou bien de réussir d’un seul trait le dessin du mouvement d’un bison sur la grotte d’Altamira ou de Lascaux, Je peins le passage 3 ou bien encore, de donner du sens à cette formule chamanique : voir les yeux fermés.

Ainsi l’épreuve cette nuit m’a conduit à revisiter le Desnos de Corps et bien : j’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité, le Montaigne du Repentir : Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage…et la chamane Setuuma Püshaina qui confiait à son curieux questionneur avide de réponses 4 : Quand nous avons fini d’absorber le jus de tabac on sonne le hochet sur le corps du malade pour réveiller les esprits du Monde Autre, nous attendons nous attendons les yeux fermés Et soudain dans le bruit du hochet on les entend (les esprits c’est comme une radio qui s’allume, au moment où l’on ne s’y attendait pas, à l’intérieur de notre tête) Ils nous disent : Fais ceci, fais cela…

Fais attention à ne pas boucler prématurément ce texte éprouvant, flottant, incertain et somme toute, vivifiant…

1 Guillaume Apollinaire 2 Jean Jacques Dorio Un dictionnaire à part moi 2022 3 Montaigne 4 Michel Perrin Les praticiens du rêve

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INSOMNIE LA BIENHEUREUSE

Insomnie la bienheureuse qui me permet d’écrire, de conter fleurette à mon papier blanc comme la nuit, d’alterner mes lectures d’une page de la Pléiade, comparée à l’originale éclairant ma tablette de cette langue castillane que no sé manejar, (que je ne sais pas manier) dit faussement l’auteur de Dos formas del insomnio.

Insomnie féminine pour nous Français, mais insomnio, demonio, un démon pour ceux qui luttent contre, (Borges, puisque vous l’aviez deviné il s’agit de lui), en fait la liste : « compter au cœur de la nuit les coups de cloches fatidiques, tenter de contrôler sa respiration, tourner et retourner sur son oreiller, et surtout saberse culpable de velar cuando los otros duermen (se sentir coupable de veiller pendant que dorment les autres).

Tout le contraire d’Insomnie la bienheureuse, celle qui sous son influence nous permet de déployer nos ailes de Phénix rebelle, en toute innocence.

Cette nuit je réentends l’eau qui s’écoule des fontaines de l’Alhambra, les rumeurs du patio de los Naranjos et de celui des Lions, et les couplets qui me redisent la fuite de Grenade en 1492 du rey chico, ce dernier petit roi du nom de Boadbil et que l’époque hypermachiste accusa de « pleurer comme une femme son royaume qu’il n’avait su défendre comme un homme ».

Insomnie à présent écrit son épilogue, mais sa page au fur et à mesure se déchire inexplicablement. Une dernière métaphore complétée par cette image de Jorge Luis : dans la vaine nuit Celle qui compte les syllabes ».  

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CET HOMME-LÀ

AQUÉL

Avec cet homme-là que j’ai repris comme livre de chevet – je veux dire ses « œuvres » (un mot dont lui qui entra de son vivant dans la Pléiade, se défiait) – il n’est pas simple de faire, (en le lisant), des reprises de feu (en écrivant), tant il perd son lecteur dans des vers « voués à l’inutile », avec sa manie d’agencer ( fût-ce en hendécasyllabes, son vers fétiche), « oubli des dates et des noms », « souvenirs en lambeaux », et ses postures d’ « homme de verre », (selon un de ses traducteurs) : celui qui fatigue ses miroirs d’images sur images, et à l’opposé, d’homme de carne y hueso (en chair et en os) selon l’expression du philosophe du « sentiment tragique de la vie », son aîné de la génération précédente (25 années les séparaient).

Mais, en même temps, pourvu que l’on oublie qui on est et le nom de qui on lit, cet homme-là, est une ressource infinie, pour ceux qui s’adonnent au goût baroque des « simples miscellanées » (qui en savent plus long que quiconque), analectes et mélanges, citations inventées ou dûment répertoriées, diversions jouissives dans des Encyclopédies que personne plus ne lit.

Cet homme-là ? Peut-être moi, sûrement toi, si tu t’es reconnu.e dans ce texte inexistant mais qui te résiste, qui te donne envie de le retisser, de recoudre ses souvenirs en lambeaux, de retrouver dates et noms, et surtout de dire adieu au genre « exclusivement masculin », dont abusa, sans paraître s’en rendre compte, cet écrivain à qui « les dieux donnèrent un corps…qui n’eut pas de fils ».1

  1. Oh días consagrados al inútil empeño de olvidar la biografía de un poeta menor del hemisferio austral, a quien los hados o los astros dieron un cuerpo que no déjà un hijo…

Ô tous ces jours voués à l’inutile effort d’oublier la biographie d’un poète mineur de l’hémisphère austral, à qui le destin ou les astres donnèrent un corps qui n’eut pas de fils…

 (ma traduction.) J’ai transformé « la manie des hendécasyllabes » de ce poète majeur (qui confondait à dessein  « majeur » et « mineur ») , en prose poétique, disposée, comme il se doit, horizontalement.

Borges (Aquél) un poème du recueil La Cifra (Le chiffre) publié en 1981 La traduction du titre transformant « Celui-là » en « Cet homme-là » est dûe à Claude Esteban (1935-2006)

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NOS NILS NOIENT NOS NUITS NÉES NEIGES

NOS NILS NOIENT NOS NUITS NÉES NEIGES

Sans cap mais sans trêve je vogue vers l’Islande des livres qui, la nuit, remarque Borges, est comme une voûte entre la veille et le sommeil.

Sans cap mais sans trêve, chaque « journuit » faisant fête aux réminiscences et jeux de langages tel ce tautogramme inventé, dit-on, par Robert (le diable) Desnos : Nos Nils noient nos nuits nées neiges.

Et que n’ai-je vingt vies qui se fondent simultanément dans cette isle-lande façonnée par des matelots, bateliers, pasteurs sans dieux, bouchers, boulangers, aèdes de maintes Odyssées, romanichels, romanciers, chevaliers shakespeariens, croisant l’épée et l’invective, forgerons, « livreur » (qu’enfant Gaston Puel prenait pour un « faiseur de livres »), chercheurs des temps perdus, dormeurs du val et de l’amont, emmerdeurs à l’espoir jamais rassasié.

Le jeu se termine à présent par l’échange des anneaux, d’or et d’argent, d’ivoire et de lune. Un jeu nécessaire pour que dans l’avenir subsistât cet échange qui à tout prix doit demeurer ; dans le trouble et la sérénité, la non-assurance et la confiance de deux personnes « en absence », qui, à distance croisent leurs lignes et leurs esquisses, pour en lisant, en écrivant, savourer leur vulnérable et féconde proximité.

Gaston Puel (1924-2013) Le journal d’un livreur Editions l’Arrière Pays (1997) Pauline Dorio (née en 1986) La plume en l’absence (Le devenir familier de l’épître en vers de 1527 à 1555) Editions Droz 2020

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