AIMER son jardin imparfait

L’amour aussi bien que le feu ne peut subsister sans un mouvement continuel ; et il cesse de vivre dès qu’il cesse d’espérer ou de craindre. 

François de la Rochefoucauld

AIMER




Aimer Aimée. Aimer mémé poussée dans les orties. Aimer les ortolans. Aimer les longs moments où je vous regarde. Aimer la jeune garde. Aimer Titi. Aimer Merleau-Ponty. Aimer la nuit. Aimer la clocharde céleste. Aimer Shakespeare. Aimer l’oiseau-lyre. Aimer Marbeuf et Rutebeuf. Aimer la chanson des Amours de Cassandre. Aimer la pensée sauvage. Aimer le miel et les cendres. Aimer l’art brut. Aimer le conatus. Aimer persévérer. Aimer l’alouette avec son tire-lire. Aimer l’arc et la lyre. Aimer le doux zéphir. Aimer la môme Néant. Aimer l’ache et le serpolet. Aimer improviser. Aimer le temps des cerises. Aimer sa première chemise. Aimer ses taches de rousseur. Aimer Stéphane Mallarmé. Aimer ses lèvres et ses livres. Aimer sa main dextre et sa main senestre. Aimer les devinettes. Aimer les anagrammes et les androgynes. Aimer les chanterelles. Aimer les petits cris des hirondelles. Aimer Anne Sylvestre. Aimer les Symbolistes. Aimer faire des listes. Aimer ses bas et ses hauts. Aimer sans coup férir. Aimer les quatre cent coups. Aimer les exercices de style. Aimer le bon grain et l’ivraie. Aimer l’imprévisible. Aimer Mozart ma non troppo. Aimer les rimes de Germain Nouveau. Aimer Pierrot sous la lune. Aimer pour de semblant et pour de vrai. Aimer son jardin imparfait.





MAI 68 À LA RECHERCHE DU TEMPS PAS PERDU





Il y avait il y avait la Sinfonia composée en 68

par Luciano Bério avec des citations parlées, murmurées,

criées, paroles d’amérindiens extraites du Cru et du Cuit,

extraits de l’Innommable de Sam Beckett, de slogans de Mai

et du nom en boucle de Martin Luther King assassiné le 4 avril,

le  jour même où Daniel Cohn Bendit dit Dany le Rouge faisait ses 23 ans.





Il y avait Belle du Seigneur, Le Vol d’Icare et l’Œuvre au noir,

qui venaient de paraître.





Il y avait ces camarades communistes qui avaient programmé

leur Révolution qui ne pouvaient être menée que par leurs prolétaires

et qui me disaient en pestant :

avec vos conneries vous nous faites perdre dix ans (texto)





Il n’y avait pas que le slogan obscène CRS SS

Il y avait aussi CRS DESSEREZ LES FESSES





Il y avait l’humour toujours l’humour

Mai 68 À la recherche du Temps pas perdu





Il y avait l’amour toujours l’amour

FAITES L’AMOUR PAS LA GUERRE

Make love not war

Siempre el amor Jamás la Guerra

L’orgasme apaisera le futur (anagramme)





Il y avait mon père qui avait connu 36

Côté paysan (une rareté)

Et qui était toujours en Mai 68

La souche que je m’efforçais de prolonger

En usant du fameux rhizome deleuzien





Il y avait ma mère qui me faisait toujours

mes chaussettes mes bonnets au crochet

et naturellement les bocaux de pâté

et les terrines de foie d’oie ou de canard

gavés au maïs maison





Il y avait le métalangage des graffiti

Et toutes les choses désacralisées

Qui redonnaient du mordant

À notre fièvre de compréhension





Il y avait cette qualité suprême

Qui tournait sans cesse dans ma tête

LA F R A T E R N I S A T I O N

Un mot une vertu qu’ont perdu

Tous ses ex-soixante-huit-tards

Devenus par leurs positions de Gagnants

Des Louis-Phippards





Il y avait Il y a une fois une seule

Cette page définitivement tournée

Mais que personne ne sera capable

Tant que vivray     De récupérer !


	

MAI 68 GUÉRIR LA VIE





Il y avait les routards et les beatniks

10 ans avant Mai 68

Clochards célestes

Lecteurs de Sur la route de Jack Kerouac

Et qui se retrouvaient chez Popof

Le café rue de la Huchette





Il y avait il y eut le grand mythe de l’Utopique

An zéro : On arrête tout On réfléchit

Et on invente l’an 01





Il y avait toutes ces questions sur la vie

Plus ou moins bien formulées

Et dont les réponses – c’était le drame-

Ne pouvaient être données sur le champ

C’était ça le leurre de SOYEZ RÉALISTES

DEMANDEZ L’IMPOSSIBLE…





Il y avait une joie incommensurable

Et une marrade généralisée

Qu’est-ce qu’on a pu rigoler

En inventant des slogans en marchant

Qui étaient repris par cent par mille

Ou faisaient flop

Et HOP HOP HOP





On avait en horreur le petit chef autoritaire

Le caporal clairon trompette

Et le général je-vous-ai-compris





Il y avait des ingénieurs agronomes reconvertis en chevriers

Des grammairiens distingués qui farcissaient les murs

de fautes d’ortigrafe

Des sociologues aidant les travailleurs manuels

à coucher sur papier de boucher leur récit de vie

Des antipsys qui ouvraient les murs de l’Asile

suivant la recommandation d’Artaud le Momo

car il s’agissait en Mai 68

de GUÉRIR LA VIE


	

MAI 68 JOYEUX PAVÉS LES MAINS PLEINES DE SABLE





Il y avait des C.A. Comités d’Action

Où la parole libre circulait

Mais personne ne devait le faire

au nom d’un groupe déjà constitué 

Ceci pour éviter

les pêcheurs à la ligne des groupusculaires





Car en effet il y avait ces putains de militants

connaissant sur le bout de la langue

(de bois et de rhétorique)

les écrits de Marx de Lénine

d’Althusser et consort

Ils ne venaient dans les Assemblées

Que pour repérer et capturer

Ceux et celles qu’ils jugeaient indécis et paumés





Il y avait de grands tableaux blancs

Sur lesquels chacun.e était invité.e

À écrire avec des feutres de toutes les couleurs

Ce qui le questionnait ce qui l’énervait

Ce qu’il n’arrivait pas à dire de vive voix

Et qu’il aurait voulu bien partager





Il y avait des marxistes qui se déchiraient

et se divisaient en plusieurs chapelles

Et puis les marxistes tendance Groucho

la fine fleur des Inorganisé.e.s





Il y avait quoi qu’on dise de l’échec de Mai 68

les germes des luttes et avancées futures

du MLAC et du MLF

(Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception

Mouvement de Libération des Femmes)





Il y avait l’amour des différences

On laissait chacun s’approprier ou rejeter

les idées qui circulaient

à son rythme





Il y avait les pavés

Que l’on se passait  joyeux

Les mains pleines de sable