COMPÈRE DORIO QU’AS-TU VU ET ENTENDU ?





J’ai entendu les cris de la tragédienne

entre les murs de la Cour d’Honneur

du palais des pages tournées par nuit de Mistral

en Avignon





J’ai vu les chèvres du mont Olympe

figées par les neiges inattendues du printemps





J’ai entendu les corbeaux croasser

sur le pog de Montségur

comment autant d’Inquisiteurs

 de la religion prétendument Catholique





J’ai vu les trois tristes tigres

déchirer les pages d’un roman

dont j’ai oublié le nom





J’ai entendu les cris des martinets

dans le long crépuscule de l’été

pendant que mon père battait sa faux

à petits coups de marteaux





J’ai vu le chien de Giacometti

qui accompagnait Mozart

à sa dernière demeure





J’ai entendu un quidam assis

sur un banc de Lisbonne

et qui chantait

Il se fait tard

de plus en plus tard*





*Antonio Tabucchi

ENTRE LÈVRES ET LIVRES





lundi d’Épiphanie





Cette nuit lèvres et livres

C’est du pareil au même

Un livre de paroles

Qui se mettent à lever

Et des lèvres en chœur

De discrets inconnus

Qui murmurent ce chant





Une ronde affairée

Qu’un livre recueillit

Notes sous la portée





Et puis les mots s’emballent

Les lèvres déchirées





Comme sur cette page

Que l’on s’apprête

À livrer

En ce jour d’Épiphanie





Le renard au cabaret de la Colombe
peinture épiphanique
détail
jean jacques dorio

LECTEURS PENDUS AU CLOU DE L’IMAGINATION





Vivre sans imaginer une vie autre

C’est vivoter

Mais l’imagination mise à toutes les sauces

Sans l’expérience de sa propre vie

C’est une voie sans issue





C’est tirer de la poudre aux moineaux

Prendre des vessies pour des lanternes

Ne pas savoir à quel clou pendre sa lampe





J’imagine qu’en disant tout cela

Je n’ai pas aidé mes dix-sept lecteurs

Qui ne sont pas tombés de la dernière pluie





Même si passant entre les gouttes

Ils ont tout loisir d’imaginer la suite

De ce commencement qui n’en finit pas


	

ON N’EST PAS SÉRIEUX





On n’est pas sérieux

quand on a sept fois dix ans

et que l’on aligne encor

des vers de mirliton





dans son lit entre deux sommes

sur son rocher anglo-normand

du haut de son cimetière marin

ou au ras des flots de la plage de la Corniche





On n’est pas sérieux

au milieu de la forêt obscure

de la vie d’un innocent gribouilleur

qui passe ses nuits à noircir de la copie





mais qui au matin

se retrouve marri

devant sa page blanche