JE ME SOUVIENS DE MON ÉCOLE





Je me souviens des dictées et des coups de règle

sur la tête ou les doigts

Je me souviens de Chalureau

qui se mordait la paume des mains

pour ne pas prendre le fou rire

Je me souviens de la règle de trois

Je me souviens du dessous obscur de l’escalier :

il servait de réserve de bois pour l’instituteur

et de cachot pour écolier récalcitrant

Je me souviens du jeu de barre dans la cour

où nous criions comme des perdus

Je me souviens des tabliers noirs

Je me souviens des pupitres

avec leur trou pour l’encrier

Je me souviens des plumes gauloises

et de la sergent major

Je me souviens de madame Sert

et de messieurs Géraud et Dinat

Je me souviens que l’on soulevait le béret à leur passage

Je me souviens de mes copains Riri et Jojo

Je me souviens de Bernadette et de Marité

Je me souviens des leçons de choses

sur l’escargot ou l’araignée

Je me souviens du poêle et de la bûche

que l’on apportait les matins d’hiver

J’entends encore la voix du maître qui nous intimidait :

Et je ne veux pas entendre une mouche voler ! 

Je me souviens des fables de La Fontaine

et du poème quotidien

que l’on récitait debout en nous balançant

Je me souviens de mon école

JOURNAL DE MER

 

UNE CABANE DE MOTS
 
Non vraiment non
Mon petit poème
Ne sauvera personne
D’une mort annoncée
 
C’est juste une cabane de mots
qui pousse de guingois
pour un dernier hommage
à la Terre-Mère
 
Et aux humains discrets
Qui ont nourri leur vie
De vent d’océans
Et de l’humus dont ils étaient faits
 
*
UN GRAND PRIVILÈGE
 
à Jean-Marie Corbusier
 
C’est un grand privilège
Assis dans la douceur
Des vagues incessantes
De leurs rumeurs de leurs nuances
 
Je  lis et les oublie
J’écris sur un exemplaire
du Journal des Poètes
Dans l’odeur âcre des posidonies
 
C’est un grand privilège
Mais qui le sait ?
 
 
photo sur le motif
plage de Fos sur Mer
avec le dernier exemplaire du
Journal des Poètes
88° année

AUTOPORTRAIT DU 24 SEPTEMBRE 2019

 
Exercice d’écriture (suggéré par Michel Butor).
Il s’agit de dresser son autoportrait d’un jour, dont on indique la date,
en répondant aux questions suivantes :
Qui es-tu ? D’où viens-tu? Où es-tu? Où vas-tu? Que fais-tu?
Lectrice, lecteur, tu peux toujours essayer.
 
Qui es-tu JJ Dorio ?
Je suis les mouvements des vagues du premier jour de l’automne.
Je suis le chansonnier anonyme
qui fait fredains d’un grand-père enfant.
Je suis le livre lyrique de l’ode d’un désespéré.
 
D’où viens-tu JJ Dorio ?
Je viens de la porte du Sud au nord des Pyrénées.
Je viens des berges de la rivière Arize qui creusa le Mas d’Azil.
Je viens de la plaine de boulbène et des collines du terre-fort.
 
Où es-tu JJ Dorio ?
Je suis dans le lit de ma belle morte d’un cancer mal placé.
Je suis dans le lit de celle qui a tissé mes jours heureux.
Je suis dans le lit de l’absente
le sommeil aux yeux noirs s’est posé sur ses yeux.
 
Où vas-tu JJ Dorio ?
Je vais chez les aèdes qui prient les dieux
pour mettre fin à leurs soucis.
Je vais chez les magiciennes comme l’agneau de lait
au sein de la brebis.
Je vais à Poitiers où Guillaume troubadour chante
la dolçor del temps novel.
 
Que fais-tu JJ Dorio ?
Je fais un dernier vers qui sera peut-être le premier
de mon prochain autoportrait.
Je suis l’instant du blues perdu dans le chant
du dernier loriot de Manhattan.
 
 
 

LITTÉRALEMENT ET DANS TOUS LES SENS

 

le poème est on ne sait plus où
dans un champ de maïs de l’Altiplano
suivant la flèche de Zénon d’Élée
le vol du petit dieu Colibri
 
le poème est on ne sait plus quand
mais disons à cet instant
à l’an zéro
-on-arrêt-tout
on-se-remet-à-penser-et-c’est-pas-triste

le poème est on ne sait plus comment
comme on plante ses choux
nonchalant de sa mort
comme on tire à l’arc sans viser sa cible
 
le poème est on ne sait plus pourquoi
pourquoi tu pleures pourquoi tu pleures dis
pourquoi tu n’écris plus désormais qu’à la lumière de la nuit
pourquoi tu t'enivres d’alcools
et de cette romance
à la semblance du beau Phénix
 
le poème est on ne sait plus fait par qui
le simple fait de vous dire « poète » signifie que vous ne l’êtes pas
mais on peut préférer  
aux poètes tendus et crispés
ceux qui s'accordent
à rechercher en eux la forme de la liberté naturelle
 
littéralement et dans tous les sens
 
 
avec Gébé Montaigne Franck Venaille  Apollinaire  Michel Butor Mikel Dufrenne Rimbaud
 

UN PETIT TEXTE AVANT DORMIR

un petit texte avant dormir

on pousse la roue aux mots jusqu’à minuit

ceux qu’on lit et ceux qu’on écrit

jusqu’à l’assoupissement

puis l’ouverture du colloque incertain avec nos rêves énigmatiques

un petit texte dans le désordre des draps de notre couche

où vient les yeux fermés l’ébauche d’un écrit

qui oscille fiévreux ou apaisé

une petite pièce d’écriture illuminée d’une bougie factice

propice au désordre et à la confusion des pensées

on dirait que l’on rêve tout éveillé

ce soir des images glissent sur un enfant

qui n’existe plus depuis belle lurette

il descend l’escalier teinté au brou de noix

sort-il d’un cauchemar ou d’un songe merveilleux

nul ne sait

les adultes autour de lui prononcent des paroles incompréhensibles

puis la parenthèse se referme

mais non l’imprévu de toute image fugitive

prélude de nos nuits