DEUX NUAGES SUR UN OPÉRA DE BAMBOU





MINUTIEUSE, (peut-être), mais MÉTICULEUSE, point. Cette préface sans signature, dont on peut supposer qu’elle fût dictée par l’auteure, avait le charme des formules à l’emporte-pièce, où régnaient la bonne humeur et l’innocence d’un premier ouvrage qui allait être publié.

« IMAGINER sans retenue, mais, OBSERVER lucidement », lisait-on aussi. Et par exemple, à propos d’un vers unique ainsi libellé, « Deux nuages sur un opéra de bambou », la narratrice précisait que cet alexandrin (fortuit), lui était apparu, alors qu’elle essayait de jouir d’un premier somme, s’endormant sur une nouvelle, traduite du japonais et qui avait pour cadre le célèbre jardin Zen de Kenroku-en.

Je rallumais et notais ce vers unique sur un petit carnet à spirale, comme on note les silences, sur une partition de musique contemporaine ressemblant à un calligramme.


	

UNE FORME A PASSÉ

 
pour les enfants et pour les raffinés
comme disait monsieur Max
 
Je ne dors pas dit l’insomniaque qui tourne en rond
Tiens j’ai écrit un alexandrin dit Machin
Il entend le vent de mer qui fait la farandole
 
Je ne dors pas je ne dors pas je ne dors pas
Faudrait mon cher faire survenir autre chose
Faire l’original Pousser la porte absente
 
Une ancienne figure me souffle un lettré
Un autre en rajoute : plagiat anticipé !
Je laisse là mes vers bien trop alambiqués
 
Colloque sentimental d’une forme passée
 
 
 
 
 

MILLE ET UNE MANIÈRES D’ÉCRIRE UN POÈME

écrire un poème sur le cornet à dés

de Max Jacob

jamais n’abolira

Stéphane Mallarmé





écrire un poème est décourageant

c’est comme la pipe de Magritte

qui n’en est pas une





écrire un poème est excitant

c’est un ours qui danse

sur la place du village

de ton Ariège natale





                                                               écrire un poème à deux heures du matin                

est – vous l’aviez remarqué – un alexandrin





écrire un poème

lancer sa toupie et la regarder

jusqu’à ce qu’elle cesse de tourner





écrire un poème

entre deux stations de métro

c’est un exercice de style

Oulipo





écrire un poème à l’encre de Chine

c’est bien mieux

que l’écrire à l’encre bleue





écrire un poème en mai 68

avec une bombe crachée sur les murs

c’était  jouissif





écrire un poème c’est fortuit

fort de café

et bouteille à l’encre





écrire un poème

c’est une prière

d’insérer





écrire un poème

c’est sauter à la corde

dans une bibliothèque en feu





écrire un poème

ça ne s’invente pas

c’est la fable du chêne et du Queneau





écrire un poème sur un horizon

où les chiens aboient

c’est du Lorca





écrire un poème pour ma fille aînée

à Louise Michel

et pour ma cadette

à Manhattan





écrire un poème

taratata

turlututu

mirlababi
surlababo






écrire un poème

mais jamais le même

ça t’en bouche un coin





écrire un poème au lit

que personne ne lit

en comptant ses pieds





écrire un poème

qui aie de vous merci

a dit Frère Villon

avant d’être pendu





écrire un poème sur le livre

De ton ancien professeur de Rhétorique

En mangeant des éclairs au chocolat

(on dirait du Pessoa)





écrire un poème à la terrasse des cafés

sur un carnet à ressort

ça tu l’as mille fois fait





écrire un poème quand les voix résonnent

dans la tête de la danseuse espagnole

                                                                                     que Miró épingla            





écrire un poème de ton bras zéro

longtemps tu hésites entre trois mots

l’onyx ? les nixes ? Madame X ?





écrire un poème

dans la caverne de Platon

le mythe du poète

chassé de la Cité





écrire un poème

qui rêve d’un papillon

ou de Tchouang-tseu





écrire un poème sur le piano du pauvre

les blanches et les noires

autour du cou

la chanson guimauve Toscanini s’en fout

chante Léo Ferré





écrire un poème

sur la photographie de Verlaine

tu te souviens des jours anciens

et tu pleures





écrire un poème

 sur l’origine du monde

un enfant nous est né !





écrire un poème

sur le toit tranquille

où marchent des colombes

ce n’est pas l’écrire

sur le livre de l’intranquillité





écrire un poème

en jouant aux billes

au jeu de barre

à l’enfant mélancolique

perché sur ses nuages





écrire un poème

inachevé

et que n’ai-je l’éternité

pour le terminer





6 août 2019

9.45





Noms propres (par ordre d’apparition)

Max Jacob Mallarmé Magritte Ariège Picasso Pierrot  Queneau Lorca Louise Michel Manhattan  Villon Léo (Ferré) Valéry Pessoa  Miró Platon Madame X Tchouang Tseu Toscanini Verlaine etc