LE CRISSEMENT DE LA CRAIE





En lisant, en écrivant    Julien Gracq
Comment lire et témoigner si ce n'est de sa propre présence,
de l'instant que l'on oppose à ce livre esseulé, muet, 
qu'il faudra faire parler.
Jean-Marie Corbusier Témoigner 
 Le Journal des Poètes (dernière livraison)

Le crissement de la craie et la petite éponge pour effacer les résultats
sur cette ardoise qui, dans une autre configuration, devient cette page reverdyenne,
sur laquelle chaque élève de la classe de poésie écrit un poème

Fleuve des souvenirs et des figures littéraires
Des écoliers en blouses grises ou roses pour les jeunes filles en fleurs

Tout un programme d'écriture en construction
Où passent les fantômes de la poésie toujours vive,
Francis Ponge, Pierre Reverdy,
et Marcel Proust, poète de la prose

Je parle d'une voix empruntée à cette communauté
Qui me relie à ce qu'il y a de meilleur en moi,
le soi-même comme un autre, 
lecteur reprenant ses lectures effervescentes...
en les écrivant et les récrivant,
sans compter et sans cesse


PAROLES SAUVAGES TEXTES RAFFINÉS









– Mais d’où tu parles ?

– Paroles sauvages, écrits raffinés,

je me lance, je croise

et ne suis jamais satisfait.

– Un exemple ?

– Agile Argile Fragile

S’agite ce texte

Dont j’ai perdu les clefs.

– Et alors ?

– Rien. Je ne me hâte pas de les retrouver.

J’aime naviguer dans le labyrinthe de l’obscurité,

Entrecoupé de rires et de fragments de récits d’explorations.

– Tu parles d’un chantier !

– Un champ de fouille, un atelier ; chacun.e

S’y attelle, s’y confronte, s’y conforte, s’y réfugie,

S’y reflète, s’y décale, s’y aventure, s’y rêve…

Et les voix s’entrecroisent multiples, profuses, futiles,

incoercibles et par-dessus tout…jouissives.





Dialogue intérieur XXV

FADAISES IMPASSES COMMENT Y VOIR CLAIR ?





Je relis mes fadaises

Elles sont faites des mille et une voix

posées ici

sur ce mode d’emploi imaginaire d’une poésie

en train de s’inventer





Je provoque les étincelles de mes roues à aube

avec le bois du cèdre et le torrent des œuvres

qui les fait continûment tourner :

Libérez-vous de servitude et de vos idées arrêtées

Et passez outre la confusion et la discorde

dictées par la rumeur du monde





Je relie mes impasses

À la trop grande impatience

Qui pousse à la rue les égarés

Dialogues de sourds Refus de s’accorder





Je tâche d’y voir clair

Dans les choses inconnues

Qui viennent de ces mots

Qu’il faut apprendre à taire

Quand tout est confusion





Mais quand je les confie au papier

J’oublie toute prudence

Et laisse résonner

 Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors

Comme fait le vin et l’amour*





* Montaigne

SANS REPENTIRS NI RATURES









Emploi du temps des nuits où nous veillons solitaires

Chacun et chacune ruminant devant les nouvelles du monde

Les collectes de phrases

Les phares noirs des calligraphes

Les encres et les couleurs sur toile

Les musiques et leurs partitions alimentant la matière de nos rêves





Emploi du temps à travers ce temps présent

Où le public culturel (dont on nous bassine les oreilles)

Est coupé de la voie des poètes

Ces « inconnus célèbres »qui vont et viennent

Essayant de déchiffrer les plaintes et les joies

Des voix des médias et des rues

Et qui n’oublient l’inflexion des voix qui se sont tues





Cherchant inlassablement dans le plus grand silence

Ce qui, impossible de dire en paroles,

Doit passer par l’écrit





Emploi du temps en attente

À l’écoute à l’écart

Où nous puisons notre énergie

Dans ce cocon de mots

Qui font nos manuscrits

Toujours inachevés





Ondulations arborescences

Brouillons épars

Sans repentirs ni ratures

Et tout le reste est littérature