J'ai les cheveux blancs de mon amandier J'ai les amours jaunes de mon mimosa J'ai les membres coupés du cerisier peint en bleu J'ai la nostalgie de l'âge magique Où les images entretenaient la double existence Des êtres des arbreset du monde environnant
Escrever de não escrever selon ce que me dicte le fantôme de Pessoa J’écris de ne pas écrire ce que d’autres ont déjà écrit J’écris pour que d’autres écrivent sur mon texte palimpseste, pâles insectes trempés dans l’encrier et qui dans un dernier sursaut font des tortillons sur la page J’écris cette littérature à soi semblable au balancement de l’abanico, figure de style évoquant l’éventail J’écris en éventant et réfutant les livres noirs qui vont s’ailleurisant J’écris ici et maintenant
J’écris avec Gribouille dont on me disait enfant Quand je faisais l’andouille Qu’il était caché au grenier prêt à me punir pour mes bêtises J’écris sur un tapis Boukhara J’écris nom d’une pipe en bois J’écris plutôt deux fois qu’une J’écris de temps en temps À une dame d'antan Mais jamais en regardant les Unes des journaux imprimés Ça me déprime J’écris blague à part avec la huitième condition de Fourier en tête : celle qui dans une liste échappe à tout classement J’écris collectionnant les bourdes et les pataquès J’écris un incipit aux bifurcationsinconnues J’écris brique après brique Cette maison ouverte à tous les compagnons & compagnes d’écriture J’écris bilboquet Bouquet de phrases à venir et qui s’étalent Comme la confiture d’abricot de Tatie Popo Ou bien qui se refusent aux caprices de ma plume J’écris comme les chauve-souris Dont la température s’abaisse À mesure qu’elles remuent leurs ailes J’écris comme Marguerite Duras Pseudo de Marguerite Donnadieu Sans Maître ni Dieu J’écris faisant ces longues tresses de textes Que je tape à deux doigts Sur la Valentine rouge d’Olivetti Mais je n'écris pas avec une gomme comme font Tous les compositeurs de musique De Bach à Phil Glass J’écris ces séries sans fin à l’encre sortie d’un stabilo OH Pen Universal J’écris au propre et au figuré Sans ratures loin des Stals J’écris comme on traverse le désert En songeant au Jardin d’Acclimatation
…rencontré naguère dans un atelier où l’écriture ravageait nos vies en poésie J’écris travaillant l’écriture au corps Traversé de haïkus et d’aphorismes J’écris sur le court d’un tennis Marqué à tout jamais par l’empreinte du champion Bjorn Borg : La balle est ronde Le jeu est long J’écris long renvoyant dans les cordes les jeunes hommes pressés et les jeunes filles en fleurs J’écris de ci de là en ne pensant qu’à ça (on pourrait croire) mais la plupart du temps sans y penser J’écris sous les combles Sous un vasistas Où la lumière pleut (et neige parfois) J’écris en imaginant Bartok écrivant ses partitions des Microcosmes J’écris créant ce microclimat propice aux pages d’écriture faisant la navette entre micro et macrocosme J’écris dans un camping-car Volkswagen Qui m’a mené naguère (avant la prise de pouvoir par les Ayatollahs) Jusqu’à Téhéran J’écris en oubliant d’écrire souvent J’écris en me jouant du temps J’écris en le laissant filer Ou en l’arrêtant J’écris sur une table Louis Philippe ronde en noyer trouvée sur le bon coin J’écris sur du papier clairefontaine extrastrong acheté à Bureau Vallée J’écris sans confondre mes textes quasi bibliques avec les bibelots abolis du bon Mallarmé J’écris avec et contre les sonnets en X les phrases incises et les ellipses J’écris sans l’ombre d’un bruit exceptée cette langue qui caquette et qui bruit J’écris sans réfléchir une première ligne qui déclenche le reste J’écris anche en songeant à mon ami Rambour qui habite rue Franche J’écris France du nom d’une bergère rencontrée en Mai 68 J’écris Bergère Ô Tour Eiffel comme Guillaume Apollinaire J’écris cette aubade inachevée en écoutant Les Double Six Qui m'invitent à faire un tour au bois (Walkin')
La nuit s'est écoulée Je n’ai pas su l’écrire Je regarde aux aurores Dufy Illustrant le bestiaire d’Apollinaire Je suis ce chat énigmatique Passant parmi les livres Les amis sont partis Et ma femme a perdu sa raison d’être vivante Mais la vie nous oblige J'ai d'autre poèmes à composer Pour faire vivre cette tresse poétique Et le vivre du futur Ouvert sur les lèvres de mes filles Et de leurs fils et filles
Je souhaite dans ma maison Une femme ayant sa raison Un chat passant parmi les livres Des amis en toute saison Sans lesquels je ne peux vivre
Guillaume Apollinaire Le Bestiaire ou Cortège d'Orphée illustré de bois de Raoul Dufy