L’ART DU POÈME





Le plus difficile n’est pas de lire les poèmes nouveaux, mais d’échapper aux anciens.





Ceux qui croient que les poèmes tombent du ciel

Ceux qui croient qu’ils sont pris dans la résine des amours jaunes (Corbière)

Ceux qui font de l’émotion toujours en mouvement

l’ « essence » de la poésie

Ceux  dont les doigts saignent sur la page sans voix

Ceux qui croient que les poèmes se trouvent sous les sabots d’un cheval

Ceux que les messages électroniques font mourir de langueur (Paul Valéry)

Ceux dont la vie est de brûler les questions (Artaud)

Ceux qui se disent poètes et ne sont que des glaçons mal avalés

Ceux qui maintiennent l’art du poème contre vents et marées


	

SOUFFLER n’est pas jouer





Un poème est une durée, pendant laquelle, lecteur, je respire une loi qui fut préparée; je donne mon souffle et les machines de ma voix, ou seulement leur pouvoir, qui se concilie avec le silence.  Paul Valéry





Souffler n’est pas jouer Souffler un pion sur le damier Souffler profession d’un souffleur de vers Souffler sur le cordon d’amadou pour rallumer sa pipe, sa vieille pipe en bois Souffler la fumée d’une Craven A Souffler sur les braises de ses tisons après avoir ôté les cendres de la veille Souffler le chaud Souffler le froid Souffler le siroco Souffler la bise imaginaire sur la cigale et la fourmi Souffler au poil le lièvre et dans les plumes de la perdrix Souffler à la figure les imprécations d’un personnage de Tragédie Souffler dans sa trompette coudée du Be Bop ou du jazz funk Souffler avec furie ses rafales de Mistral qui rendent fadas les Phocéens Souffler l’esprit joyeux de Mai sur le Boulmich qui descend vers la mer Souffler à Murano le verre en cristal de Bobo de Bohème Souffler sur les années perdues et les feuillets de Marcel disséminés au pied du lit Souffler sur un exemplaire dépareillé de Moby Dick Souffler comme un taureau mis à mort à las Ventas ou à la Maestranza Souffler sur cette page que j’ai composée de brique et de broque pleine de nostalgies et de futilités


	

BOIRE un blanc sec ou l’œuvre au noir





BOIRE

Il y eut un temps, c’était à l’École Normale, où, avec quelques camarades, j’avais pris le goût de boire. Je me souviens qu’un soir où je flottais entre ciel et terre je me sentis porté à écrire quelques pages sublimes ; la plume volait ; mais au matin ce n’était rien, ou plutôt c’était un parfait exemple de la bêtise dont je pars toujours ; car il n’est pas de jour dans mon existence  où je n’aie eu à surmonter à part moi quelque sottise de belle apparence. Or, en ce cas-ci, je m’étais admiré, j’avoue alors que j’eus peur de moi, et que ce fut fini de l’alcool…Alain





Boire jusqu’à plus soif Boire c’est pas la mer à Boire un café sur l’pont des Arts Boire du noir à Zanzibar Boire un blanc sec Boire un Zola des Rougon-Maquart Boire les sermons de Maître Eckhart Boire un coup prendre un verre de Sancerre Boire pour se saouler de paroles et de bruit Boire en levant le coude Boire en trinquant à la nouvelle année Boire systématiquement (pour oublier les amis de ma femme (Boris Vian) Boire en révisant la conjugaison du verbe au subjonctif imparfait Boire du Vichy sous le régime de Pétain Boire en pétard contre la terre entière Boire la tasse de mare nostrum Boire en chantant l’eau de la claire fontaine Boire quand le vin est tiré Boire du gros bleu qui tache Boire la lumière de l’aurore Boire du regard sa dulcinée Boire Beauvoir (Mémoires d’une jeune fille rangée) Boire la ciguë en donnant sa dernière leçon de philosophie Boire le calice jusqu’à la lie Boire en sonnant l’hallali Boire du petit lait de la chèvre Amélie Boire un jus d’ananas en lisant Nana (var. en attendant sa nana) Boire un vin des Costières à l’abbaye de Saint-Gilles du Gard Boire l’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar Boire à la Saint–Médard (ou quarante jours plus tard) Boire un britannicus au Bouillon Racine Boire cette suite jaculatoire jusqu’à plus soif


	

DIALOGUER en prosant ces quelques vers

Le problème aujourd’hui est de conserver suffisamment de facteurs de l’hémisphère gauche pour permettre un dialogue équilibré entre les deux formes d’intelligence. Il est d’ores et déjà évident que les valeurs qui s’incarnent dans les grandes réalisations de l’ère Gutemberg, ne survivront pas sans que soient posés quelques garde-fous contre le développement effréné des technologies de l’électronique.

Mc Luhan

DIALOGUER




Dialoguer avec Dante en traversant le maquis du milieu de nos vies Dialoguer avec Ponge à l’entrée du petit bois de pin Dialoguer avec ses aiguilles dansant au vent léger Dialoguer en prosant ces quelques vers Dialoguer avec Ulysse entrant incognito à Ithaque Dialoguer avec Jean Jacques doux rêveur de ses promenades en solitaire Dialoguer avec Pessoa à la recherche du langage du desasosego– l’intranquillité Dialoguer avec la Môme Néant la marionnette chérie de Jean Tardieu Dialoguer avec le cyclope ivre de vin noir et de rire éternel Dialoguer avec son chien quand il ne reste rien Dialoguer avec Soi-même comme un autre Dialoguer avec sa partenaire actrice d’Onirocri (une tragi-comédie) Dialoguer avec le buraliste qui offre ses cigares en parlant de métaphysique Dialoguer avec le gardien de troupeaux et le banquier anarchiste Dialoguer avec la dernière indienne de la Terre de Feu Dialoguer avec la Sinfonia de Luciano Berio Dialoguer avec Socrate avalant sa ciguë Dialoguer avec Fol Erratique imaginé par François Rabelais Dialoguer avec Montaigne qui parle au papier Dialoguer avec les morts de la promesse de l’aube Dialoguer avec un tramway nommé Désir Dialoguer avec la face cachée de ce texte barboté, bredouillé, bricolé par ajouts successifs Dialoguer en pratiquant cet art modeste où l’on essaie un mot puis l’autre jusqu’au bout de la ligne  Dialoguer avec cet homme d’argile ou cette femme qui orne ses poteries de barbotine Dialoguer dialogisme : la vérité naît entre les hommes qui la cherchent ensemble dans le processus de leur communication dialogique.  Mikhaïl Baktine





dialoguer
Luciano Berio Sinfonia mouvement I (ce mythe nous retiendra longtemps)

JE LIS MICHAUX DANS MON PUCIER





Je lis un peu de Michaux

avant de me lever matin

de mon pucier





Repos dans le malheur

Je l’assieds sur ma page

Et en fait mon bonheur





Emportez-moi

Çuila je l’ai dit bien des fois

Et même je l’ai mis en une chanson

De vieille et douce caravelle





L’âge héroïque

Où Henri Michaux tout en jouant

démantibule une à une

les parties du corps

des deux géants

devenus frères ennemis

Mais c’est gai comme Rabelais

et presque pépère

au contraire d’Homère

(C’est Poumapi et Barabo

Au cas où vous auriez oublié

Le nom de nos deux héros)





Voilà mon exercice terminé

Il est temps que je me secoue les puces

Pour entamer ma nouvelle journée





Michaux c’est bon un peu pour la plume

Mais pas trop

Car alors on risque d’être attrapé

par l’Opaque





emportez-moi dans une douce caravelle