LE FLEUVE DE LA RECHERCHE

LE FLEUVE DE LA RECHERCHE Qu’est-ce qui a fait, dans ma vie personnelle, alors que je l’ai ignoré durant 70 ans, que je me sois plongé dans le fleuve de la Recherche (du temps perdu et du temps retrouvé) ? Évidemment pas pour me donner le ridicule d’ajouter « mon grain de sel » à la pléiade des « spécialistes » de l’œuvre proustienne. Pour le dire le plus simplement et trivialement possible, ce qui a fait « tilt », c’est (fatalement), longtemps je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de dire « je m’endors ». J’avais ainsi par cette entame trouvé le compagnon idéal de mes nuits passées à lire (et à écrire). Lire avec Mr Proust, sans tout retenir, mais aller de l’avant, car la nuit suivante je reprenais souvent du début, pour les détails qui m’avaient échappé. Lire, un programme (naturellement) pour « mille et une nuits », pour l’ennui obligatoire de phrases futiles qui n’en finissent pas et pour, sans crier gare, ses sortes d’épiphanies, de fulgurances qui vous laissent « baba ». Oui, si le souvenir, grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date, s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée ou à la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus.

COMMENT COMMENCER

-Commencez sans moi dit Socrate qui s’arrête de marcher qui a besoin de réfléchir sans bouger à une question qui le taraude laissant ses compagnons aller au Banquet

Commencer repartir de zéro amorcer entamer un texte une partie nouvelle

Comment c’est cette nuit à l’instant où tu écris ? J’entrecroise les paroles intenses de celles qui mettent littéralement le feu aux poudres

Commencer préluder avant toute attaque de motif cherchant ses résonances intimes

Ouvert à tous les vents le verbe déploie maintenant sa forme nominale :

ce commencement qui n’en finit pas

https://www.leseditionsdunet.com/livre/un-dictionnaire-part-moi

POÈME 5555

Écrire un poème comme on tord le cou aux coups durs de la vie

Écrire un poème avec ceux « du monde entier » comme « inducteurs »

Écrire un poème l’âme chiffonnée à cause à cause d’une femme

Écrire un poème tout en noir avec une cravate blanche de chiffonnier

Écrire un poème à la va-vite pour les enfants et pour les raffinés

Écrire un poème sur chaque ardoise des toits de la vallée d’Aure (Hautes Pyrénées)

Écrire un poème hésitant entre crème et crime être ange étrange (rimes équivoquées)

Écrire un poème chaque nuit et le poster sur le blog poésie mode d’emploi depuis le 8 janvier 2006

Écrire son 5555° poème et le signer

Jean Jacques Dorio

avec Verlaine, Max Jacob, Prévert et Bernard Vic, le charpentier de la Vallée d’Aure.

PASSEUR DE POÈMES : il est beau après la mort de vivre encore

Passer comme le fleuve qui est de temps et d’eau

Passer comme la barque du berceau au cercueil

Passer comme la folia de la viole baroque

Passer comme ses vers qui filent l’anaphore

Passer sur l’inflexion des voix qui se sont tues

Passer sur les notes de bas de page les gloses et les entregloses

Passer sur les nuits passées sous la flamme d’une chandelle

Passer la poésie au peigne fin des sous-bois de myrtilles

Passer d’un poème à l’autre tissant dans le noir leurs habits de lumière

Passer sur la devise d’un humaniste de la Renaissance :

E bello doppo il morire vivere anchora 1

1 Bernardino Corio (1459-1519)

T’IMAGINES

T’imagines ces lignes à la lueur d’une chandelle censée éloigner la foudre qui nuit à ton existence

T’imagines que tu tires un à un les arcanes majeurs du tarot de Marseille

T’imagines entendre une voix puissante et railleuse qui dit : -Voilà qui va faire sortir l’Hermite de son trou !

T’imagines que tu te retrouves dans ton école Freinet avec des lettres de bas de casse qui collées une à une accomplissaient le miracle de te sortir des situations les plus désespérées

T’imagines voir les chats huant fumer la pipe de Brugeilles

T’imagines qu’une horloge pousse dans ta tête et menace si tu l’arrêtes de faire une dépression nerveuse

T’imagines l’Hermite au pied léger qui promène sur son dos un harfang de l’Arctique

T’imagines le Bateleur debout devant son établi secouant dans son gobelet les dés du divin « hazard »

T’imagines Juliette chantant Si tu t’imagines fillette fillette Si tu t’imagines si tu t’imagines

T’imagines Queneau le père de cette chanson germanopratine qui sort de son dernier bouquin et qui happe toute cette histoire « avec ses petites paches de mouttes »

t’imagines que tu as reçu une lettre qui donne une impression de surnaturel