MON CARNET EN PAPIER KRAFT et sa page 386

Mon crâne Vanité que j’imagine mangeant le livre de ma vie 
Mon alcool doux comme une épingle de nourrice
Mon chant de l’alouette sur la Terre de Feu
Ma mémoire d’éléphant rongée par la petite souris des sables
Ma cellule de base qui bat dans la nuit noire
Ma voix que tu ne voies plus un linge blanc fermant ta bouche
Mon carnet de houx vert et de bruyère en pleurs

MA VIE À MOI

MA VIE À MOI à toi à tu Ma vie parlée et ma vie tue Ma vie l’esprit débordant du cadre de mes photographies (du bébé joufflu au dernier portrait que m’aurait fait Nadar allongé dans mon plumard) Ma vie rêvée l’ai-je bien fantasmée ? Ma vie d’un « je » ouvert par la littérature d’un reclus célèbre couchant sur le papier les vies de personnages de salon qui se croyaient immuables quand tout leur monde était en train de disparaître Ma vie à moi écrite en maints poèmes sur les ardoises du toit Ma vie donnée dans l’abécédaire d’un dictionnaire à part moi Ma vie du vieil homme et la mer Ma vie de Montaigne à sauts et à gambades Ma vie délibérément anachronique « vie fugitive » « vie devant soi » Ma vie de vieux muet assis dans le métro lisant le capitaine Fracasse en bande dessinée Ma vie croisant ces mots de l’auteur de la vie mode d’emploi : « Un père éternel » réponse « Lachaise » Ma vie de bâtons et de lettres disparaissant dans des cartes et feuillets noircis en secret entre soi et soi entre moi noir chevelu et moi blanc dégarni Ma vie et moi et toi ma conscience de l’instant qui vient séance tenante m’en libérer

UNE VIE ORDINAIRE en mille et un fragments

en cours d’écriture

COMME SI

Comme si pour qu’un texte soit fort il doit subir avant sa publication beaucoup d’effacements

Comme si pour qu’un texte soit faible il doit couler de source

Comme si un texte sans les mains d’encre qui le portent n’est rien qu’un papier vain

Comme si humainement poétiquement parlant un texte chatgpt est nul et non avenu

MARCEL PROUST NAÎT

Marcel Proust naît le 10 juillet 1871 à Auteuil là où les bêtes à tiercé passent les haies le dimanche sa mère Jeanne Weil Proust est sa bonne fée une voix qui conte dans sa petite enfance les aventures de Shéhérazade quand j’étais petit j’étais souvent malade et je voyais le monde comme Noé depuis mon arche le lit où j’étais reclus avec l’aide de ma lanterne magique et du baiser tant attendu de ma maman le soir couché de bonne heure…

Fréquentation de Marcel Proust

Pendant le long temps du Covid je suis entré par hasard dans la cathédrale Proust. Par la voix des comédiens (de la Comédie Française) qui m’ont incité à les suivre ligne à ligne À la recherche du Temps perdu, puis sur la scène du « bal de tête », jeu de massacre du Temps retrouvé. Maintenant, deux ans de lectures et d’écoutes quotidiennes en plus, ces circonstances de l’accès aux tours baroques de la cathédrale Proust (toujours en construction), n’ont aucune importance.  Ce qui compte, c’est selon la consigne de ce cher Marcel, devenir le lecteur de soi-mêmeComme nous avons le don d’inventer des contes pour bercer notre douleur.

UN 14 AVRIL sur les Archives de Le Monde

14 avril 1952

LE DIABLE A ROME


Les murs de la Ville éternelle sont couverts, en cette semaine sainte, d’une image assez effrayante où se voit la gueule noire d’un démon. Cette manifestation infernale, où l’on reconnaît l’un des diables du Jugement dernier de Michel-Ange, n’est que l’affiche d’une exposition qui se tient au palais Barberini. Son thème est  » le diabolique dans l’art  » : soixante toiles réunies de tous les coins d’Europe, trente estampes fameuses, des manuscrits oubliés, évoquent autour des grands ouvrages de Bosch et de Brueghel tout ce que l’imagination de la Renaissance a pu concevoir de singulier, de provocant, de difforme et de désespérant pour figurer le royaume du Mal, avec son personnel redoutable et agité, fait des passions et des vices de l’homme.

La Chute des damnés, de Dirk Bouts (Louvre) est ainsi associée aux multiples  » tentations de saint Antoine  » où les Flamands ont distribué à plaisir les tronçons déconcertants d’un univers absurde, à l’Apocalypse de Durer, aux fantômes d’un enfer piranésien conçu par Monsù Desiderio ; l’une des pièces les plus surprenantes de l’exposition est le panneau des Amants après la mort, deux pâles squelettes pourris conversant tristement, que M. Haug, conservateur du musée de Strasbourg, attribue à la jeunesse de Grünewald. Le fameux Solitaire de Brueghel donne enfin le ton moralisateur d’un sermon de carême à cet étalage de diableries qui cause à Rome un certain émoi. Un beau livre du professeur Castelli conservera le souvenir de cette exposition d’un esprit peu banal et en approfondit la leçon religieuse (Electa, édit., Florence).

Un congrès de philosophes et d’érudits intéressés à la Renaissance et à l’humanisme a été réuni à cette occasion. On y voyait E. d’Ors, les professeurs Hahnloser, de Berne ; D. Frey, de Vienne ; H. Sedlmayr, de Munich, et une importante délégation de la Sorbonne, avec MM. Bédarida, Gouhier, Hyppolite, Gandillac. Sous le signe du diabolique les entretiens ont porté tour à tour sur les figurations infernales et sur la raison d’Etat.

Le Monde

…l’une des pièces les plus surprenantes de l’exposition est le panneau des Amants après la mort, deux pâles squelettes pourris conversant tristement, que M. Haug, conservateur du musée de Strasbourg, attribue à la jeunesse de Grünewald.

COLLOQUE SENTIMENTAL

 

Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux formes ont tout à l’heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux spectres ont évoqué le passé.

– Te souvient-il de notre extase ancienne ?
– Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?

– Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? – Non.

– Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignons nos bouches ! – C’est possible.

– Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
– L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

Paul Verlaine, Fêtes galantes