Les cloches sonnent sans raison
Et nous aussi…
Tzara (L’homme approximatif)
Poème piano
c’est idiot
mais c’est ainsi
Il fleurit
au fur et à mesure
de l’écoute
d’une pièce jazzée
qui secoue le clavier
Les sons et les mots
se touchent
On ne sait
où s’arrêter
On ne sait pourquoi
le jeu de piano
produit ces fééries
Cordes frappées
Marteau sans maître
Crevant la raison
Posée sur le piano
Fume une Craven A
Ça date
Ça coule
et ça syncope
Un pur régal
Signifiant
Ce moment-ci
Qui sonne sans raison…
et Nous aussi
LE LECTEUR A POSÉ SA VALISE
LE LECTEUR A POSÉ SA VALISE Le lecteur que tu es a posé sa valise dans une ville moyenne du sud de la France méditerranéenne une lourde valise nécessitant roulettes et une poignée comme une canne que l’on tire de bas en haut Elle est pleine de livres quelle surprise ! tous ceux que tu aurais aimé écrire et dont tes yeux ont usé la trame tes yeux et aussi tes oreilles quand certaines pages se mettent littérairement à te parler Tu as vu ainsi cette vieille chamane goajira qui dans les sables ventés de son bout de presqu’île se mettait à parler et à se disputer parfois avec un cactus candélabre Un lecteur qui ne fait pas frémir et dialoguer sa page la réduit à du bois mort
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PUR POÈME
PUR POÈME unique singulier éphémère
Une nuit à Martigues sur ma planche à repasser les Colorados
Et les peintures de sable des Navajos
Éveillé seul
Aux portes du poème que l’on voit naître ligne à ligne en cette feuille
Éphémère
Une nuit où l’arc-en-ciel descend du fleuve ardent des paysages
Quand une parcelle de beauté vous apparaît
Au seuil du poème que l’on entend avec ses yeux
Une nuit diadème de roses
Lentement
Comme l’on défait une à une les brindilles de sa couronne d’épines
Au-delà des murmures et des vertiges de l’œil et de l’oreille interne
Avec sa pointe sèche qui dans le noir a rayé le cuivre du mystère
Traces dissimulées dans le souffle d’un poème
Unique et singulier
LE FLEUVE DE LA RECHERCHE
LE FLEUVE DE LA RECHERCHE Qu’est-ce qui a fait, dans ma vie personnelle, alors que je l’ai ignoré durant 70 ans, que je me sois plongé dans le fleuve de la Recherche (du temps perdu et du temps retrouvé) ? Évidemment pas pour me donner le ridicule d’ajouter « mon grain de sel » à la pléiade des « spécialistes » de l’œuvre proustienne. Pour le dire le plus simplement et trivialement possible, ce qui a fait « tilt », c’est (fatalement), longtemps je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de dire « je m’endors ». J’avais ainsi par cette entame trouvé le compagnon idéal de mes nuits passées à lire (et à écrire). Lire avec Mr Proust, sans tout retenir, mais aller de l’avant, car la nuit suivante je reprenais souvent du début, pour les détails qui m’avaient échappé. Lire, un programme (naturellement) pour « mille et une nuits », pour l’ennui obligatoire de phrases futiles qui n’en finissent pas et pour, sans crier gare, ses sortes d’épiphanies, de fulgurances qui vous laissent « baba ». Oui, si le souvenir, grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date, s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée ou à la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus.
COMMENT COMMENCER
-Commencez sans moi dit Socrate qui s’arrête de marcher qui a besoin de réfléchir sans bouger à une question qui le taraude laissant ses compagnons aller au Banquet
Commencer repartir de zéro amorcer entamer un texte une partie nouvelle
Comment c’est cette nuit à l’instant où tu écris ? J’entrecroise les paroles intenses de celles qui mettent littéralement le feu aux poudres
Commencer préluder avant toute attaque de motif cherchant ses résonances intimes
Ouvert à tous les vents le verbe déploie maintenant sa forme nominale :
ce commencement qui n’en finit pas
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