TROIS NOUVEAUX TEXTES ÉCRITS COUCHÉ

LONGTEMPS JE ME SUIS COUCHÉ

Je me souviens qu’un jour j’écrivis Longtemps je me suis couché de bonne heure. Jamais je n’aurais imaginé que ça allait devenir l’incipit le plus célèbre de la littérature française. Je peux témoigner que j’ai cherché bien d’autre phrases premières, de celles qui accrochent ou non le lecteur. Et d’ailleurs, les manuscrits déposés à la BNF en attestent, je la trouvais si banale et proche du degré zéro de l’écriture, que je l’ai souvent barrée, biffée, exécrée. Mais bon, un jour pressé par l’éditeur, j’ai remis ainsi mon manuscrit. J’avais perdu assez de temps et j’avais hâte de confronter mes lecteurs à la présence d’un narrateur qui s’éveillant au milieu de la nuit, ignore où il se trouve et ne sait même plus au premier abord qui il est.

EXERCICES

Sans exercices il n’est nul art. Exercices quotidiens s’entend et de tout type et en tous lieux. Jeux d’enfants dans Broadway, entrées de clowns à l’asile, vouvoiement à quelqu’un que l’on tutoie (et vice versa), exercices d’attrapages de mouches sur les vaches sacrées, de tutage de grillon que l’on apporte dans le fournil du boulanger, et des grenouilles de l’étang que l’on leurre avec un chiffon cédé par Monnet, invention d’une langue commune aux Babéleux, etc

Sans exercices il n’est nul art mais l’art n’est pas exercice.

PAPIERS D’IDENTITÉ

Étrangeté jamais démentie, relire ses « papiers d’identité », ses multiples carnets d’instants rapportés plus d’un demi-siècle durant, de dessins à la plume ou au pinceau, de pincées de poèmes inachevés (ils le sont tous). Milliers de pages de tout format, de toute forme essayée. Blablas, babels, exercices sans style, mais au stylo sur ce papier qui parfois est devenu muet et d’autrefois continue étrangement « à nous parler ».

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DES VERTES ET DES PAS MÛRES

Combien j’en ai bavé des vertes et des pas mûres
Le vers me vient ainsi à cinq heur’s du matin
Combien j’en ai chanté chansons que l’on murmure
Quand ça vaut mieux que d’attraper le scarlatin

Combien j’en ai écrit lignes de poésie
Où l’on change le monde en choisissant ses mots
Devant la page blanche vague cénesthésie
Troubles de l’illusion pour apaiser nos maux

Combien j’en ai raté des occasions perdues
Des concerts de Coltrane des pièces de Shakespeare
Reggiani chantant la ballade des pendus

Combien j’en ai dicté de regrets et soupirs
À la nuit qui enveloppe ce sonnet mes paroles
Suis-je ici Suis-je là Je ne sais plus mon rôle

6 juillet 2022


AU FIL DE L’ÉCRITURE

Au fil de l’écriture celle qui tient à bonne distance nos paroles en l’air Au fil d’un texte qu’il faut longtemps pour apprivoiser pendant que l’on regarde en attente des premiers mots venus des dieux sa page vierge avant de la voir telle une feuille commencer à bouger Au fil de la nuit en soi que l’on transforme en page d’écriture appuyé sur ses livres curieusement dédicacés : À Jean Jacques Dorio, ce poème de nature, sans oublier les hommes, leur furie et leur « sac de peau ? » 1 Au fil de la plume en absence de toute pression de toute lettre à envoyer d’urgence poste restante au paradis de nos disparu.e.s Au fil des mots qui cependant parfois comme par miracle parviennent à peupler la page d’un livre imprimé pour une centaine de lecteurs qu’on aimerait voir face à face et remercier un à un une à une Au fil de la saveur d’un réel inédit inutile et savoureux partagé avec les poètes couchés sur les livres scolaires et nos ami.e.s d’aujourd’hui désormais presque clandestins dans la nuit noire d’une société qui ignore leurs écrits Au fil des guillemets et des Guillemettes de nos amours d’antan et de nos futurs fragiles portés par nos petits enfants Au fil de cette écriture désordonnée ombre portée au verso d’une page qui fut en 1975 la couverture de notre premier livre de poèmes 2 publié chez l’éditeur parisien P.J. Oswald

1 Antoine Emaz 9 juin 2017 dédicace sur un exemplaire de Poème au calme (illustré par Titus Carmel)nb l’expression platonicienne « sac de peau » avec l’ébauche d’un curieux point d’interrogation  lui avait été suggéré par moi-même , car Emaz au lieu de se précipiter pour sa dédicace prit le temps, tout en roulant sa cibiche, d’échanger quelques paroles avec son dédicataire.

2 ITINÉRAIRES Jean Jacques Dorio graphismes de Claude Brugeilles

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TEXTES COURTS

TEXTES COURTS

Textes courts interdisent à la main qui écrit de courir sur la plage.

Un lapsus bienvenu. Pas de pavés sur ma page.

LA PIE QUI CHANTE

L’aube arrive saluée par une pie dans mon jardin.

Une agasse qui me distrait de la page que j’essayais de boucler.

Ma voix qui sourd, « la pie qui chante ».

TESTAMENTS

J’ai écrit divers « testaments ». Sous l’angle poétique s’entend. J’étais jeune, insouciant. Et maintenant, à la fin du chemin, qu’il faudrait qu’enfin je l’écrive…je tique.

SANG D’ENCRE

Personne n’est plus au calme que celui qui commence cette ligne en songeant à sa mère, la seule personne qu’il entendit lui dire à certains moments de sa vie : « Je me fais un sang d’encre ».

BALUCHON

Sur mon dos je porte la perte de mon épouse. Comme d’autres leurs ombres dans leur baluchon.

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