UN ROMAN ININTELLECTUEL écrit sous l’empire des livres 16,17,18





seize

SES CHAMBRES ÉCRIT-ELLE que ce soit à Venise, à New York, à Paris…à Balbec, ont toutes en commun d’être « l’empire des livres ». Non pas ces petites bibliothèques à vitrine qui hantent les romans anciens, mais des volumes en vrac, au pied du lit, ou dans un sac que l’on trimballe de chambres d’hôtel en chambres d’amis. Et même parfois qui servit d’oreiller, couchant à la belle étoile dans les champs de Castille, ou sur le haut plateau des Andes. « Pauvre loup », lit-on, avant de s’endormir, « petite souris » grignotant notre mémoire anachronique, moi aboli.

dix-sept

LA PAUVRE ARTHUR disait sa mère, longtemps après que le garnement aux semelles de vent, ait perdu sa jambe et le reste. Je m’en allais les poings dans mes poches crevées. Pendant que le fugueur perpétuel alexandrinait, Mme Mère écrivait sans le vouloir, ces deux octosyllabes :

« La police fait des démarches

Pour savoir où il est passé »

On le ramenait, il repartait. Le petit drôle ne supportait pas la grisaille et la mauvaiseté (sic) du foyer maternel.

Rimbaud et sa maman

dix-huit

TU L’AURAS COMPRIS, me susurre Jo.L., ta tentative de mettre un peu d’ordre dans mon Bazar et Pécuchet d’écrivaine, est vouée à la caducité. Mais, c’est la malice de cette notule, tu n’es pas obligé de me croire, faisant ton deuil de toute réécriture rajeunissante, textes où règnent comme l’anticipa le narrateur de la Recherche, « la santé, l’inconscience, la volupté, la cruauté, l’inintellectualité (ouah !) et la joie. »

ROMAN FAIT DE MIETTES DE VIE en mode survie 13,14,15





treize

L’OFFICIEL DES SPECTACLES quand elle montait à la capitale, avant qu’elle ne s’y installât, était sa bible. Elle enchaînait les séances de cinoche avec les expos. Et tout était noté dans de petits carnets en couleur, après chaque film, musée, galerie. Elle fourrait ensuite le tout dans de grandes enveloppes à bulle sur lesquelles elle écrivait de sa plus belle écriture : « À n’ouvrir qu’après ma mort ».

Après quoi, elle prenait un bain rituel, entourée de fleurs qui variaient selon la saison et chantait les yeux fermés des romances de Reynaldo Hahn ou de Léo Ferré. Et même si personne ne l’entendait, il arrivait qu’elle se sentît heureuse au fond du cœur.

quatorze

CETTE NUIT HORS DE MOI, je revois cette armée de bénévoles nettoyant une à une les pierres d’un jardin Zen. Et c’est « en moi », que je ressens l’oubli de l’enfant que j’étais, observant des matinées entières les lézards du muret du jardin familial, buvant à la fin le soleil de midi, entouré de mousses , de lichens et de l’aura d’un petit prince fabuleux.

ce jardin « paradis perdu »  de ma maison d’enfance à La Bastide de Besplas (Ariège)

quinze

XV° TEXTE DE SURVIE selon l’ordre des nuits, mais non l’ordre des chapitres  de ce livre fantôme dont j’extrais une à une les pages invisibles.

Choses qui ne font que passer, lit-on dans les notes de chevet de Sei Shônagon, poète japonaise de la Cour impériale du XI° siècle. Comme un « plagiat anticipé », de ce cher Michel qui dans son château de Montaigne, sous les poutres ornées de sentences, « peignait le passage ».

Cette nuit ce sont, promenades en voiture, hirondelles faisant leur nid dans l’étable, jeux de marelles tracées sur la plage, pages sur papier bible tournées en mouillant le pouce ou l’index, giboulées de neige sur cette place d’Ancizan où je vécus sept ans.

Ancizan en vallée d’Aure (Hautes Pyrénées)

RépondreTransférer

LE ROMAN DU POÈTE DÉPOURVU 10,11,12

dix

VOILÀ QUE CE COUCHER DE BONNE HEURE revenait, dûment justifié par une grand-mère « rationaliste » (sic) : « mettant ses espérances invincibles dans le régime de grand air et de coucher de bonne heure qui m’avait été prescrit. »

Prescriptions, suscriptions, lieux de rencontres entre destinataire et expéditeur, dédicaces à ses pairs amis poètes, ou bien adresse à ses princes à qui « le poète dépourvu » essaie de soutirer quelques grains, « pour subsister jusqu’à la saison nouvelle ».

Jo.L. dans ce roman, que décidément je ne sais par quel bout prendre, s’en amuse, imagine une zazie qui enfin a pu prendre « ce moyen de transport éminemment parisien », et qui ponctue sa lecture sous-terraine des jeunes filles en fleur, de « sacrebleu, merde alors ! ».

Boulot, métro, dodo…et toujours bonheure.

Marcel Proust, Raymond Queneau, figure du « poète dépourvu » (Rutebeuf, Villon, Marot…)

onze

SI LE TEXTE GRANDIT AVEC SES LECTEURS*, le mien me fait penser, à c’theure, à des pages éparses sur le carreau d’une salle de musée ; elles attendent que quelques curieux viennent s’y promenant, les coller sur une toile et les accrocher aux cimaises. Je propose, ensuite, de laisser le hasard décider du parcours et du sens propre à chaque texte. Le pur bonheur de l’aléa, et le plaisir pour chaque participant de devenir ce voyant de lui-même. Mais pour cela il faut chercher sans savoir à l’avance l’objet à découvrir.

*Paul Ricœur

12

DANS LA MARGE ELLE A PEINT SON PASSAGE de plusieurs visages, joyeux, tristes, ou ni l’un ni l’autre. Et aussi collé quelques paperolles de citations destinées à stimuler sa puissance d’écriture ou de lecture ; ainsi, ce « soyez brusques et rauques dans les derniers mots d’une phrase gaie et finissez vos phrases tristes par quelque chose d’affaibli et d’expirant ».

Marcel Proust

ROMANCIÈRE PERDUE légère et court vêtue 7/8/9






sept

CETTE FOIS JE L’AI VUE PASSER, légère et court vêtue, un maquillage pâle et ses cheveux attachés en queue de cheval, portant sur son épaule un sac orné d’un motif ressemblant à une mola des indiens kuna : la mola de la pieuvre, un tourbillon, un maelström à l’origine du monde. À l’intérieur du grand sac, (ses écrits nous le révèlent), elle transporte un joyeux mélange d’objets aux alliances improbables : livres légers qui venaient d’apparaître, (les « poches »), dont en particulier à côté de Casanova, les mémoires d’une jeune fille dérangée, comme elle s’amusait à baptiser le livre de la philosophe du « deuxième sexe », friandises diverses, petits nécessaires de maquillages et de mariages inattendus, madras, foulards, notes et citations, recopiées de sa plus belle main, sur des fiches cartonnées blanches ou bariolées, les blanches pour les poèmes brefs de Chine ou du Japon, choses précieuses qui ne font que passer. De ce type de sas ( lapsus calami), un critique littéraire, théoricien narquois de la littérature, fit plus tard, un bardadrac, que notre autrice, originaire du Sud-Ouest, associa quand elle le lut, à son grand papatrac.

Michel Perrin (Tableaux Kuna) Gérard Genette (Bardadrac) Chantal Thomas (Casanova Un voyage libertin)





huit

ALORS CES PERSONNAGES AUX NOMS EMBRAYEURS, qu’attends-tu pour nous les décliner ? C’est l’injonction muette que je faisais à Joëlle L., entre temps elle-même réduite à Jo.L., par un tour de passe-passe dont les Grands Rhétoriciens, précurseurs de La disparition, avaient le secret.

-Chut, semblait-elle me rétorquer, l’index collé à ses lèvres,…rien de presse (lapsus scriptae).

Et dans un entretien publié par l’hebdomadaire L’Appel des formes, elle laissait entendre que la narratrice imaginaire était, dans sa quête, tous les personnages manquants à la fois. Sous cet angle-là, en effet, l’entrée des personnages pouvait attendre.

Georges Perec





neuf

EN ÉCRIVANT JE NE ME DEMANDAIS PAS SI J’ÉTAIS HEUREUSE OU MALHEUREUSE.

On dirait du Proust, me dis-je, référence obligée, moi qui n’ai lu ce cher Marcel, que par la bande de ses présentateurs, commentateurs, glosateurs. On dirait les réflexions sans fin d’un narrateur énigmatique sur le théâtre d’un monde « disposant de moins de décors que d’acteurs » et, ajoutait-il, « de moins d’acteurs que de situations ». Comme un plagiat anticipé du petit maître de l’Existentialisme.

-Mais qu’est-ce que tu racontes ? me demande un peu perdue, ma sœur d’élection.

Je lui dis alors ces deux vers de Vigny que Monsieur Proust récitait, selon maître Compagnon, à une certaine Marie de Chevilly, durant un voyage en Savoie, au bercement de la voiture, dans la nuit commençante :

« Mais toi ne veux-tu pas, voyageuse indolente,

Rêver sur mon épaule en y posant ton front. »

LE ROMAN IMPRÉVISIBLE 4/5/6





quatre

-VOILÀ MA BELLE ÇA FAIT JUSTE UNE LIVRE D’IMPRÉVISIBLE, me dit le marchand de rêves et d’illusions référentielles.

-Un peu obscur, ma fille, cette entrée, me chapitrent Pierre, Paul et même Julia, la petite chèvre mutine d’une chanson tendre de Pierre Perret.

Mais, j’en rajoute un peu, insistant sur ce livre composé pour peser juste une livre. Cependant, nulle contrainte stricte oulipienne, c’est juste une expérience de pensée, une vue de l’esprit, Youpi !

-C’est nul maman, me dit mon fils âgé de 5 ans, à qui j’essaie de raconter à ma manière un secret de Polichinelle.

-Voilà ma belle, ça fait juste une livre de chichis, avec le papier soie, vous verrez, c’est à s’en mordre les doigts.





cinq

CETTE FEMME EST PLUSIEURS FEMMES À LA FOIS.

Ça m’est venu comme ça, mais je suis bien embarrassé par cette phrase. Embarazada, en espagnol ça veut dire « enceinte » ; mais justement cette femme-là, n’avait jamais voulu être « grosse » ; grossesse rimait pour elle avec ogresse.

« Moi, écrivait-elle, après ma mère, j’ai sauté mon tour ».

Mais sa vie, par contre, était ponctuée d’aventures jouissives. Sainte Pilule l’avait préservée de devoir élever un moutard ou une mouflette. Et sa famille, c’étaient ses chers personnages d’une certaine littérature, histoire, philosophie et Cie.

La liste était longue, mais elle citait volontiers, le funambule d’ Ainsi parlait Zarathoustra, l’acrobate qui ne voulait plus redescendre de son trapèze, de La vie mode d’emploi, la promeneuse solitaire à l’attention flottante, dans les contrées désertes ou dans les grandes villes ;  l’ingénue libertine, la musicienne libérée de la poussière des livres ; la folle du logis où logent les textes qu’il ne faut pas mettre entre toutes les mains ; les images sordides ou sublimes que l’on fait sonner sans raison.

Cette femme n’aurait pas aimé que j’écrive, du moins je le suppose, que parfois, elle ressemblait à « mon enfant, ma sœur ».

Chantal Thomas Nietzsche Perec Baudelaire





six

LE RÉCIT OSCILLE, un lecteur avisé l’a remarqué,  entre une narratrice à la première personne, parcourant, selon les pages, plusieurs âges de sa vie, tel un tourniquet, et un récit à la troisième personne, plongeant dans une fiction autobiographique assumée. Les noms de villes revisitées, comme on dit d’une pièce standard de jazz réinterprétée, se succèdent et s’interpénètrent, avec deux villes reines, Paris et New York. Quant aux lieux, inconnus pour la plupart du grand, mais non du petit, public, ils sont traversés comme autant de curiosités, illuminant nos horizons de lectures. C’est du moins l’impression que me donnent ces pages accompagnant mes insomnies.