TOURNER sept fois ma plume dans son encrier

TOURNER








Depuis le fameux bigbang ça tourne ça tourne

Claude Nougaro





Tourner casaque Tourner un compliment à la Pierre Dac Tourner autour d’une toile posée au sol par Jackson Pollock Tourner dans la forteresse de Sacsayhuamán en haut de Cuzco le jour d’Inti Raymi (pour ma pomme ce fut le 21 juin 1970) Tourner au tour un bol tibétain Tourner cette petite épître inventée par ce malicieux rimailleur qui s’allait enrimant (« Marot trouves-tu en rime art ?) Tourner le bouton de ce poste clandestin qui répète en boucle les sanglots longs des violons de l’automne (le 5 juin 1944) Tourner la pâte grise que l’on enfourne sous le regard des Effarés Tourner sept fois sa langue dans son encrier Tourner la page 893 À l’ombre des jeunes filles en fleurs (« mêlant tous les arts, à la façon de ces poètes des anciens âges pour qui les genres ne sont pas encore séparés ») Tourner le cœur de la Nausée Tourner la tête de la grisette (Margot la blanche caille et Fanchon la cousette) Tourner le livre des Tables des séances spirites de Victor Hugo à Jersey Tourner avec Queneau cent mille milliards de poèmes Tourner Zazie dans le métro de Louis Malle Tourner la cuillère d’un petit noir à la terrasse des Deux Magots et disparaître anaphoriquement

L’ART DU POÈME





Le plus difficile n’est pas de lire les poèmes nouveaux, mais d’échapper aux anciens.





Ceux qui croient que les poèmes tombent du ciel

Ceux qui croient qu’ils sont pris dans la résine des amours jaunes (Corbière)

Ceux qui font de l’émotion toujours en mouvement

l’ « essence » de la poésie

Ceux  dont les doigts saignent sur la page sans voix

Ceux qui croient que les poèmes se trouvent sous les sabots d’un cheval

Ceux que les messages électroniques font mourir de langueur (Paul Valéry)

Ceux dont la vie est de brûler les questions (Artaud)

Ceux qui se disent poètes et ne sont que des glaçons mal avalés

Ceux qui maintiennent l’art du poème contre vents et marées


	

SOUFFLER n’est pas jouer





Un poème est une durée, pendant laquelle, lecteur, je respire une loi qui fut préparée; je donne mon souffle et les machines de ma voix, ou seulement leur pouvoir, qui se concilie avec le silence.  Paul Valéry





Souffler n’est pas jouer Souffler un pion sur le damier Souffler profession d’un souffleur de vers Souffler sur le cordon d’amadou pour rallumer sa pipe, sa vieille pipe en bois Souffler la fumée d’une Craven A Souffler sur les braises de ses tisons après avoir ôté les cendres de la veille Souffler le chaud Souffler le froid Souffler le siroco Souffler la bise imaginaire sur la cigale et la fourmi Souffler au poil le lièvre et dans les plumes de la perdrix Souffler à la figure les imprécations d’un personnage de Tragédie Souffler dans sa trompette coudée du Be Bop ou du jazz funk Souffler avec furie ses rafales de Mistral qui rendent fadas les Phocéens Souffler l’esprit joyeux de Mai sur le Boulmich qui descend vers la mer Souffler à Murano le verre en cristal de Bobo de Bohème Souffler sur les années perdues et les feuillets de Marcel disséminés au pied du lit Souffler sur un exemplaire dépareillé de Moby Dick Souffler comme un taureau mis à mort à las Ventas ou à la Maestranza Souffler sur cette page que j’ai composée de brique et de broque pleine de nostalgies et de futilités


	

BOIRE un blanc sec ou l’œuvre au noir





BOIRE

Il y eut un temps, c’était à l’École Normale, où, avec quelques camarades, j’avais pris le goût de boire. Je me souviens qu’un soir où je flottais entre ciel et terre je me sentis porté à écrire quelques pages sublimes ; la plume volait ; mais au matin ce n’était rien, ou plutôt c’était un parfait exemple de la bêtise dont je pars toujours ; car il n’est pas de jour dans mon existence  où je n’aie eu à surmonter à part moi quelque sottise de belle apparence. Or, en ce cas-ci, je m’étais admiré, j’avoue alors que j’eus peur de moi, et que ce fut fini de l’alcool…Alain





Boire jusqu’à plus soif Boire c’est pas la mer à Boire un café sur l’pont des Arts Boire du noir à Zanzibar Boire un blanc sec Boire un Zola des Rougon-Maquart Boire les sermons de Maître Eckhart Boire un coup prendre un verre de Sancerre Boire pour se saouler de paroles et de bruit Boire en levant le coude Boire en trinquant à la nouvelle année Boire systématiquement (pour oublier les amis de ma femme (Boris Vian) Boire en révisant la conjugaison du verbe au subjonctif imparfait Boire du Vichy sous le régime de Pétain Boire en pétard contre la terre entière Boire la tasse de mare nostrum Boire en chantant l’eau de la claire fontaine Boire quand le vin est tiré Boire du gros bleu qui tache Boire la lumière de l’aurore Boire du regard sa dulcinée Boire Beauvoir (Mémoires d’une jeune fille rangée) Boire la ciguë en donnant sa dernière leçon de philosophie Boire le calice jusqu’à la lie Boire en sonnant l’hallali Boire du petit lait de la chèvre Amélie Boire un jus d’ananas en lisant Nana (var. en attendant sa nana) Boire un vin des Costières à l’abbaye de Saint-Gilles du Gard Boire l’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar Boire à la Saint–Médard (ou quarante jours plus tard) Boire un britannicus au Bouillon Racine Boire cette suite jaculatoire jusqu’à plus soif