LE ROMAN DU POÈTE DÉPOURVU 10,11,12

dix

VOILÀ QUE CE COUCHER DE BONNE HEURE revenait, dûment justifié par une grand-mère « rationaliste » (sic) : « mettant ses espérances invincibles dans le régime de grand air et de coucher de bonne heure qui m’avait été prescrit. »

Prescriptions, suscriptions, lieux de rencontres entre destinataire et expéditeur, dédicaces à ses pairs amis poètes, ou bien adresse à ses princes à qui « le poète dépourvu » essaie de soutirer quelques grains, « pour subsister jusqu’à la saison nouvelle ».

Jo.L. dans ce roman, que décidément je ne sais par quel bout prendre, s’en amuse, imagine une zazie qui enfin a pu prendre « ce moyen de transport éminemment parisien », et qui ponctue sa lecture sous-terraine des jeunes filles en fleur, de « sacrebleu, merde alors ! ».

Boulot, métro, dodo…et toujours bonheure.

Marcel Proust, Raymond Queneau, figure du « poète dépourvu » (Rutebeuf, Villon, Marot…)

onze

SI LE TEXTE GRANDIT AVEC SES LECTEURS*, le mien me fait penser, à c’theure, à des pages éparses sur le carreau d’une salle de musée ; elles attendent que quelques curieux viennent s’y promenant, les coller sur une toile et les accrocher aux cimaises. Je propose, ensuite, de laisser le hasard décider du parcours et du sens propre à chaque texte. Le pur bonheur de l’aléa, et le plaisir pour chaque participant de devenir ce voyant de lui-même. Mais pour cela il faut chercher sans savoir à l’avance l’objet à découvrir.

*Paul Ricœur

12

DANS LA MARGE ELLE A PEINT SON PASSAGE de plusieurs visages, joyeux, tristes, ou ni l’un ni l’autre. Et aussi collé quelques paperolles de citations destinées à stimuler sa puissance d’écriture ou de lecture ; ainsi, ce « soyez brusques et rauques dans les derniers mots d’une phrase gaie et finissez vos phrases tristes par quelque chose d’affaibli et d’expirant ».

Marcel Proust

ROMANCIÈRE PERDUE légère et court vêtue 7/8/9






sept

CETTE FOIS JE L’AI VUE PASSER, légère et court vêtue, un maquillage pâle et ses cheveux attachés en queue de cheval, portant sur son épaule un sac orné d’un motif ressemblant à une mola des indiens kuna : la mola de la pieuvre, un tourbillon, un maelström à l’origine du monde. À l’intérieur du grand sac, (ses écrits nous le révèlent), elle transporte un joyeux mélange d’objets aux alliances improbables : livres légers qui venaient d’apparaître, (les « poches »), dont en particulier à côté de Casanova, les mémoires d’une jeune fille dérangée, comme elle s’amusait à baptiser le livre de la philosophe du « deuxième sexe », friandises diverses, petits nécessaires de maquillages et de mariages inattendus, madras, foulards, notes et citations, recopiées de sa plus belle main, sur des fiches cartonnées blanches ou bariolées, les blanches pour les poèmes brefs de Chine ou du Japon, choses précieuses qui ne font que passer. De ce type de sas ( lapsus calami), un critique littéraire, théoricien narquois de la littérature, fit plus tard, un bardadrac, que notre autrice, originaire du Sud-Ouest, associa quand elle le lut, à son grand papatrac.

Michel Perrin (Tableaux Kuna) Gérard Genette (Bardadrac) Chantal Thomas (Casanova Un voyage libertin)





huit

ALORS CES PERSONNAGES AUX NOMS EMBRAYEURS, qu’attends-tu pour nous les décliner ? C’est l’injonction muette que je faisais à Joëlle L., entre temps elle-même réduite à Jo.L., par un tour de passe-passe dont les Grands Rhétoriciens, précurseurs de La disparition, avaient le secret.

-Chut, semblait-elle me rétorquer, l’index collé à ses lèvres,…rien de presse (lapsus scriptae).

Et dans un entretien publié par l’hebdomadaire L’Appel des formes, elle laissait entendre que la narratrice imaginaire était, dans sa quête, tous les personnages manquants à la fois. Sous cet angle-là, en effet, l’entrée des personnages pouvait attendre.

Georges Perec





neuf

EN ÉCRIVANT JE NE ME DEMANDAIS PAS SI J’ÉTAIS HEUREUSE OU MALHEUREUSE.

On dirait du Proust, me dis-je, référence obligée, moi qui n’ai lu ce cher Marcel, que par la bande de ses présentateurs, commentateurs, glosateurs. On dirait les réflexions sans fin d’un narrateur énigmatique sur le théâtre d’un monde « disposant de moins de décors que d’acteurs » et, ajoutait-il, « de moins d’acteurs que de situations ». Comme un plagiat anticipé du petit maître de l’Existentialisme.

-Mais qu’est-ce que tu racontes ? me demande un peu perdue, ma sœur d’élection.

Je lui dis alors ces deux vers de Vigny que Monsieur Proust récitait, selon maître Compagnon, à une certaine Marie de Chevilly, durant un voyage en Savoie, au bercement de la voiture, dans la nuit commençante :

« Mais toi ne veux-tu pas, voyageuse indolente,

Rêver sur mon épaule en y posant ton front. »

LE ROMAN IMPRÉVISIBLE 4/5/6





quatre

-VOILÀ MA BELLE ÇA FAIT JUSTE UNE LIVRE D’IMPRÉVISIBLE, me dit le marchand de rêves et d’illusions référentielles.

-Un peu obscur, ma fille, cette entrée, me chapitrent Pierre, Paul et même Julia, la petite chèvre mutine d’une chanson tendre de Pierre Perret.

Mais, j’en rajoute un peu, insistant sur ce livre composé pour peser juste une livre. Cependant, nulle contrainte stricte oulipienne, c’est juste une expérience de pensée, une vue de l’esprit, Youpi !

-C’est nul maman, me dit mon fils âgé de 5 ans, à qui j’essaie de raconter à ma manière un secret de Polichinelle.

-Voilà ma belle, ça fait juste une livre de chichis, avec le papier soie, vous verrez, c’est à s’en mordre les doigts.





cinq

CETTE FEMME EST PLUSIEURS FEMMES À LA FOIS.

Ça m’est venu comme ça, mais je suis bien embarrassé par cette phrase. Embarazada, en espagnol ça veut dire « enceinte » ; mais justement cette femme-là, n’avait jamais voulu être « grosse » ; grossesse rimait pour elle avec ogresse.

« Moi, écrivait-elle, après ma mère, j’ai sauté mon tour ».

Mais sa vie, par contre, était ponctuée d’aventures jouissives. Sainte Pilule l’avait préservée de devoir élever un moutard ou une mouflette. Et sa famille, c’étaient ses chers personnages d’une certaine littérature, histoire, philosophie et Cie.

La liste était longue, mais elle citait volontiers, le funambule d’ Ainsi parlait Zarathoustra, l’acrobate qui ne voulait plus redescendre de son trapèze, de La vie mode d’emploi, la promeneuse solitaire à l’attention flottante, dans les contrées désertes ou dans les grandes villes ;  l’ingénue libertine, la musicienne libérée de la poussière des livres ; la folle du logis où logent les textes qu’il ne faut pas mettre entre toutes les mains ; les images sordides ou sublimes que l’on fait sonner sans raison.

Cette femme n’aurait pas aimé que j’écrive, du moins je le suppose, que parfois, elle ressemblait à « mon enfant, ma sœur ».

Chantal Thomas Nietzsche Perec Baudelaire





six

LE RÉCIT OSCILLE, un lecteur avisé l’a remarqué,  entre une narratrice à la première personne, parcourant, selon les pages, plusieurs âges de sa vie, tel un tourniquet, et un récit à la troisième personne, plongeant dans une fiction autobiographique assumée. Les noms de villes revisitées, comme on dit d’une pièce standard de jazz réinterprétée, se succèdent et s’interpénètrent, avec deux villes reines, Paris et New York. Quant aux lieux, inconnus pour la plupart du grand, mais non du petit, public, ils sont traversés comme autant de curiosités, illuminant nos horizons de lectures. C’est du moins l’impression que me donnent ces pages accompagnant mes insomnies.


	

À LA RECHERCHE D’UN ROMAN INSENSÉ





CINQUANTE-CINQ FRAGMENTS DE LITTÉRATURE

À la recherche d’un roman insensé





« J’AIME LES LIVRES. J’aime leur monde. J’aime être dans la nuée que chacun d’eux forme, qui s’élève, qui s’étire.»

Pascal Quignard (L’homme aux trois lettres. Dernier royaume, XI.)

« Et je me rendormais un peu, oubliant toutes ces bêtises.»

Franz Kafka (La Métamorphose)

J’ai écrit comme je respire, et sans masque à papier.

JJ Dorio (55 fragments de littérature)





Avant que je ne disparaisse, avant que ne se dérobe mon étrange identité, je pratique le plaisir de faire mouvement sur une page blanche, vierge de toute écriture, en utilisant la ressource dictée par Julien Gracq : en lisant, en écrivant.

-Alors, tu vas encore faire ça ?

-Oui, bien sûr, de haut en bas, et de long en large.

-Et comment passes-tu de ton activité de lecture, à celle de ton écriture ?

-Eh bien…comme ça. Sans vraiment y penser, à sauts et à gambades.*

*Montaigne





un

C’ÉTAIT COMME UN SALON DE ROMANCIERS à ciel ouvert. Une place du Midi, le soir, entre sol y sombra.  J’allai, avec mon épouse, vers une écrivaine éclairée par une rousse chevelure, qui se tenait en marge de la manifestation. Elle avait posé sur un pupitre d’écolier, son pavé. Elle me le tendit et tout en le feuilletant, je lui demandai si ça avait été difficile de le publier.

-Non, pas du tout, répondit-elle. Je n’ai jamais rencontré Madeleine C., l’éditrice, et un jour, mon tapuscrit, comme par miracle, s’est transformé en ce livre de 427 pages, que vous tenez dans vos mains.

Je poursuivis ma lecture en diagonale, comme on dit, en fermant à demi les yeux, comme je lis le tableau d’un peintre que je découvre, mais quand je levai mon regard, revenant, en quelque sorte, à la réalité, Joëlle L., le nom de l’auteure, inscrit sur la couverture, avait disparu.





deux

MAINTENANT TU SAIS CE QU’IL TE RESTE À FAIRE, m’avait dit spontanément ma moitié. Oui, lire et me plonger dans ce pavé de 427 pages, qui me brûlait les mains. Mais, je n’avais pas prévu, qu’à certaines pages, dans les marges du texte, il y avait des ajouts, écrits en complément, de la main même, du moins je le supposais, de Joëlle L.

« J’aime écrire. Quand bien même serais-je la seule à le lire, j’écris chaque jour, à la main, sans ratures. J’écris des histoires que j’ai déjà en tête, quand je m’y colle. J’écris des poèmes qui, au contraire, guident ma main et semblent me déposséder d’un « moi » lourd, pesant… J’ai écrit tout ce livre, récit, essai, roman, je ne sais trop, dans un café de la rue Notre Dame des Champs, sans être jamais importunée. Sauf une fois, où un homme étranger à ce bar, les yeux noyés d’alcool, s’était approché de ma table et m’avait dit : -Toi, tu as des yeux d’espionne.

source « côté dame » Chantal Thomas (Comment supporter sa liberté) « côté monsieur » JJ Dorio (Comment j’écris des poèmes)





trois

JE N’AI JAMAIS ÉCRIT, quelque texte qui soit, dans ce café au nom inconnu. Mais, à cet instant du livre, en train de se faire, ce n’est pas de moi qu’il s’agit. Je ne suis personne et je dois demeurer invisible, si je veux relater, avec quelque chance d’être lu, les histoires extraordinaires révélées par la narratrice.

« Histoires extraordinaires » ? Outre que le titre est déjà pris, je l’ai trop vite écrit.

Des histoires, disons, cet « inépuisable torrent de belles apparences », lit-on ailleurs, là, ou notre narratrice, a puisé ces expressions rares et un brin archaïques, pour se conforter dans son désir d’être, quel qu’en soit le prix, une romancière.


	

JE ME SOUVIENS de Viracocha et des bœufs piqués par les taons





37 Je me souviens d’avoir dormi à la belle étoile des plateaux de Castille et dans la citadelle de Machu Picchu

38 Je me souviens des bécots pondus comme des œufs tout chauds (Paul Fort)

39 Je me souviens d’avoir passé la nuit dans une cahute entouré de crânes incas et d’avoir refusé d’ouvrir la porte à un ivrogne qui toquait et se lamentait psalmodiant par Viracocha par Viracocha





40 Je me souviens des diseuses de bonne aventure qui prévoyaient dans les lignes de la main ou le marc de café les pires malheurs

41 Je me souviens de la petite cuillère en bois dont le manche s’élevait de la hauteur d’un petit soulier trouvée par André Breton au marché aux puces

42 Je me souvins des puces véritables qui tâchaient les draps rugueux de mon enfance





43 Je me souviens des vers luisants, lucioles que l’on voyait les nuits d’été près du mur de cailloux de rivière de notre jardin

44 Je me souviens des taouas, les taons attirés par les bœufs que mon père joignait les après-midi de canicule

45 Je me souviens que ma mère leur faisait au crochet des pièces en coton que l’on mettait devant leurs yeux et leurs mours (museaux)