JE ME SOUVIENS entre l’archive morte et l’écriture vive

le sous-titre est piqué à Gérard Genette (Apostille)

Je me souviens de Pierre Dac et de Francis Blanche. De Radio Paris ment (bis) Radio Paris est allemand, et de la truite de Schubert.

Je me souviens des Frères Jacques, que c’est beau la photographiE, et des Quatre Barbus, qui ouvrirent la voie, car elle est morte Adèèèle, Adèl’ ma bien-aimée.

Je me souviens de Marcel Barbu, candidat des chiens battus, à la première élection présidentielle de 1965.

Et qui ne se souvient des Travailleurs et Travailleuses ! de la camarade Arlette Laguiller.

Je me souviens qu’un autre dinosaure du trotskisme, candidat chassant sur les mêmes terres rouges, lui fit une lettre publique afin de cerner leurs divergences sur la dictature du prolétariat.  

Je me souviens de Jean Robic dit Biquet.

Je me souviens de mon spectacle de variétés le plus jouissif de ma vie. J’avais 21 ans, l’âge légal pour être majeur à l’époque, c’était le tour de chant, au Capitole de Toulouse, des deux copains de Sète et de Pézenas. Boby (Lapointe) pour celui-ci, qui me fit rire comme un bossu et  Tonton Georges (Brassens), pour celui-là, qui chanta et puis revint et s’accrocha aux rideaux jusqu’à minuit passé.

Je me souviens qu’avant chaque virée sur les routes de l’Ariège ou du Gers, il fallait que je vérifie le niveau d’huile de ma deuch, en regardant la jauge graduée.

Je me souviens des sommets de l’art jazzistique à Châteauvallon ; proximité : j’étais assis à 5 à 6 mètres de Mingus, qui alluma son havane au début du concert et le fuma in-extenso; humour carnavalesque de l’Art Ensemble of Chicago et nos rires enfantins, car ce n’était pas un public qui était convié, mais des complices dans l’optique de mai 68, capables de faire dévier la pièce, vers un peu plus ou un peu moins de free. Je me souviens de la soirée du 23 août 1976 : Léon Francioli, contrebasse, trombone, Beb Guerin, contrebasse, Bernard Lubat qui commença par étaler les padènes (poêles) de sa maman landaise, pour faire un solo de percussions qui nous laissa sur le cul, puis se mit au piano, et Portal Michel le maestro, sax ténor, alto, bandonéon, clarinette et clarinette basse. Par hasard le matin, j’avais assisté assis, incognito, à proximité des musiciens dans un bar de Toulon, à leur discussion sur le concert du soir, une sorte de carte du tendre et du dur, qu’ils exploreraient sans trop savoir où le chemin les mènerait.

Je me souviens de tu l’as dit Bouffi, au hasard Baltazar et de allons-y Alonzo, la formule préférée de Bébel dans Pierrot le fou.

Je me souviens de quand je monte je monte je monte je monte chez toi.

Je me souviens de cette phrase lue cette nuit d’un auteur qui n’aimait pas particulièrement le « flirt » avec l’écriture de soi. Mais écrire sur soi peut-être aussi une façon de s’effacer, comme un palimpseste sans transparence. (à méditer)

Je me souviens (suite sans fin)

PASSER COMME NOS PEINES





le fleuve est pareil à ma peine

il s’écoule et ne tarit pas

Guillaume Apollinaire





Passer comme le fleuve

Qui est de temps et d’eau





Passer comme les visages

Des vivants et des songes





Passer comme la barque

Du berceau du cercueil





Passer comme ces vers

Qui filent l’anaphore





Passer comme les humains

Qui en nos temps de détresse

Continuent d’échanger

Leurs métaphores vives






	

ÇA A TOUJOURS KÈKCHOSE D’EXTRÈME UN POÈME





UN PEU DE BLEU SUR UNE FEUILLE BLEUE

1

Ce moutard était là avec un air idiot à jouer…devinez ? du bilboquet ! Ah ! il avait enfilé dix-neuf fois la boule ! et il continuait en comptant : vingt, vingt-cinq, trente…ça ramassait le monde…

Charles Cros





Maintenant aussi il faut bien se persuader de l’inutilité de cet exercice : un peu de bleu sur une feuille bleue

C’est comme le monologue du bilboquet paru en 1877 dans la Renaissance littéraire et artistique

Un texte à pleurer de rire

Mais totalement inutile

Sauf qu’en le lisant à plusieurs

Un verre de vin à la main

On reste sur le cul

Comme écrivait crûment un autre animal littéraire

à propos d’un autre jeu littéraire plus métaphorique et mélancolique

Ma jeunesse est partie

Ma jeunesse est finie

Ce qu’il y a de bon avec les exercices d’inutilité faits avec un peu de bleu sur une feuille bleue

c’est qu’il est inutile de chercher une conclusion

la chute vient d’elle-même

et la boule d’ivoire n’a toujours pas rencontrée

le mince bâtonnet





2

Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes.

Marcel Proust





Quand votre prose n’a pas droit au chapitre,

premier chapitre ou dernier chapitre

c’est du pareil au même.

Et cependant il vous arrive d’écrire : résumé des chapitres précédents

C’est toujours autant de temps perdu mais au moins vous aurez eu un bref instant l’illusion d’avoir participé en l’écrivant la tête sur l’oreiller à sa recherche

Et d’ailleurs maintenant que vous avez projeté ce peu de bleu sur une feuille bleue

vous pouvez vous rendormir et rêver de votre mère

qui vient s’assurer autour de minuit que même couché comme chaque soir de bonne heure

vous lui avez laissé bien en vu sous la flamme de la bougie

ce petit mot

écrit avec ferveur

je m’endors





3

Je vous supplie pour signal de mon affection envers vous,

vouloir être successeur de ma Bibliothèque et de mes livres que je vous donne…

(La Boétie mourant à son ami Montaigne)





Le monde ivre nous délivre des livres

J’ai recopié jadis la formule dans un abécédaire

quelque peu délirant

à l’encre bleue de chine

sur un papier bleu d’Iran

Il y avait dans ce livre ivre de livres

de nombreux errata

Ça ne pouvait rater de la part d’un jeune homme

ou d’une jeune fille

enivré.e.s

de lettres retorses

Par exemple il fallait lire la première ligne

du texte présent ainsi :

le monde souffle et souffre

C’est d’une autre inspiration j’en conviens

et même d’une portée nouvelle

Mais l’on pourrait imaginer un long article pour montrer

que l’un dans l’autre

le monde nous délivre

des livres qui s’essoufflent





4

mais d’autres fois on pleure on rit en écrivant la poésie

ça a toujours kékchose d’extrème un poème

Raymond Queneau









Encore un feuillet bleu où la plume bleue va faire son trou de verdure

où chantent les réminiscences de vers

qui nous faisaient pleurer ou prendre le fou rire

C’était dans une école de campagne

où dès l’aube nous allions

le cœur tendre souriant

et la tête pleine de pensers nouveaux

Plume bleue plume bleue qui cancane qui cancane

Modestement et tortillant

Comme la cane de Jeanne

Morte ce matin

Malencontreusement écrasée par

Le petit cheval dans le mauvais temps

C’était l’époque de nos Genèses

Un dieu plutôt mécréant

Avait écrit sur le mur de la maison d’école :

Ça a toujours kèkchose d’extrème

Un poème

MA POÉSIE N’EST PAS À VENDRE




Ma poésie n’est pas à vendre
La preuve ici elle est donnée
Un courant d’air entre deux portes
Fenêtres ouvertes sources cachées
 
Ma poésie n’est pas à moi
Moi et son culte effréné
Des soi-disant poètes cloîtrés
Qui se hérissent à votre approche
 
Ma poésie Secret des Marges
Petit métier À sauts et gambades
Formes et forces de l’esprit
Qui du poème fait magie
 
Un présent une énergie
Qui est dans la chose donnée
Elle oblige le lecteur
À ne pas la garder pour lui
 
C’est le secret du don
Il n’est jamais gratuit
 
 
italiques titres recueils JJD
 

UN PEU DE BLEU SUR UNE FEUILLE BLEUE





1

Ce moutard était là avec un air idiot à jouer…devinez ? du bilboquet ! Ah ! il avait enfilé dix-neuf fois la boule ! et il continuait en comptant : vingt, vingt-cinq, trente…ça ramassait le monde…

Charles Cros

Maintenant aussi il faut bien se persuader de l’inutilité de cet exercice : un peu de bleu sur une feuille bleue

C’est comme le monologue du bilboquet paru en 1877 dans la Renaissance littéraire et artistique

Un texte à pleurer de rire

Mais totalement inutile

Sauf qu’en le lisant à plusieurs

Un verre de vin à la main

On reste sur le cul

Comme écrivait crûment un autre animal littéraire

à propos d’un autre jeu littéraire plus métaphorique et mélancolique

Ma jeunesse est partie

Ma jeunesse est finie

Ce qu’il y a de bon avec les exercices d’inutilité faits avec un peu de bleu sur une feuille bleue

c’est qu’il est inutile de chercher une conclusion

la chute vient d’elle-même

et la boule d’ivoire n’a toujours pas rencontrée

le mince bâtonnet