IL FAUT SE MÉFIER DES MOTS

Il faut se méfier des mots. Ils sont toujours trop beaux, trop rutilants et leur rythme vous entraîne, prêt à vous faire prendre un murmure pour une pensée.

Jean Tardieu





IL FAUT DE MÉFIER des beaux parleurs

surtout s’ils s’autoproclament « poètes »

Mais on peut se fier à celles et ceux qui donnent sans compter

leur petite musique avant toute chose

Il faut se méfier des grandes œuvres et des prix

de l'industrie littéraire

Mais on peut se fier au moindre moi à mi-voix

autour de minuit hors du monde qui bruit

Il faut se méfier de la french theory

de ce moment d’histoire

où chaque déconstructeur brandissait sa petite hache

Mais on peut se fier aux livres que l’on aime et que l’on lit et relie

aux Essais à La métaphore vive au Fleuve caché des poésies

Il faut se méfier des poèmes éteints dans les pages sans voix

Mais on peut souffler sur les cendres pour raviver les braises de Phénix

Il faut laisser les hommes querelleurs s’opposer et se disputer sans fin

Et dans le réel en apparence démonté*

Il faut prendre soin de bien assembler

les mots les images et nos pensées…

pour tâcher d’y voir clair





*Jean Tardieu  

SUIVRE L’ABSENTE





SUIVRE L’ABSENTE on ne sait qu’ajouter

Suivre l’absente mais on peut le répéter on ne sait jamais

Suivre l’absente une forme présente à épuiser une fleur à tes lèvres

Suivre l’absente dans l’écume naissante la mer la mer toujours renouvelée

Suivre l’absente comme si elle n’avait jamais existé

Suivre l’absente une construction à partir de différentes traces de nos mémoires

Suivre l’absence des jjjd

Suivre l’absente les yeux fermés

Suivre l’absente sans se retourner


*

italique et titre Michel Lac

vient de paraître voir ci-dessous





montage
couverture Suivre l’absente
texte Michel Lac
encres Valérie Ghévart
photographiée sur l’album Chansons de quatre sous
dessin Jean Jacques Dorio



CHÈRE AMIE AMOUR ABSURDE

CHÈRE AMIE AMOUR ABSURDE ma disparue ma nostalgie présente et à venir Chère amie amour absurde ma main donnée à tout ce qui a été entre nous et que personne ne peut effacer Chère amie amour absurde ma destinée ma rose au bois la moindre herbe de mon jardin imparfait Chère amie amour absurde ma décédée ma passerelle au-dessus du gouffre de nos douleurs consenties Chère amie amour absurde ma main qui te l’écrit entre cris et rires pour un bon mot chassant nos maux une comptine un conte à dormir assis sur ton pupitre d’écolière ravie Ma chère amie mon amour absurde réinventé entre deux résonances contradictoires la vie la mort l’éphémère éternité Ma chère amie mon amour absurde ma révoltée ma confiance mon oxymore morte vivante qui irrigue mon viatique ma vitalité

inscription sur la façade de l’immeuble
où vécut Vladimir Jankélévitch
à Paris Quai aux Fleurs

FIGURES DE L’ART MODESTE

FIGURES DE L’ART MODESTE qui n’a pas besoin d’un nom (re)connu pour manifester son inventivité Figures d’homo ludens : fais de ta vie une œuvre d’art qui ne s’expose dans aucun musée Figures aux sens multiples échangées à contre-courant d’une société qui gonfle sa bulle d’un marché de l’Art indigne Figures partagées du don et du contre-don de l’humour et de l’autodérision créative du petit oiseau dans ta tête et « du bruit fait avec tes pieds »* Figures d’un art modeste qui nous aide à nous renouveler

Yo quiero hacer un ruido con los pies

Y quiero que mi alma encontra su cuerpo

Nicanor Parra

Je veux faire du bruit avec mes pieds

Et que mon âme rencontre son corps

FIGURES DE L’ART MODESTE
acryliques encres collages
sur toile
Dorio
21/11/2016

1789 PAS SUR LE SABLE DES CORRESPONDANCES

 
Je suis assis sur un tronc échoué, j’ai compté 1789 pas dans le sable pour y accéder. Ce sera, le temps de mon écriture, l’arbre de la Révolution.
4 bateaux à l’ancre, un autre là-bas dans la darse du trafic, dont l’on décharge je ne sais quel or noir.  
Jérôme Bosch aurait pu le faire figurer dans la partie bitumeuse de son Enfer.
Les planches à voile comme des flèches sillonnent la surface des eaux.
J’imagine que le sable que je fais couler entre mes doigts est celui du Sahara. Comme celui coloré de cet immense sablier avec des parties calligraphiées, que j’ai acquis dernièrement grâce à une amie galeriste.
1789 pas, comme autant de notes comptées par Phil Glass pour son Einstein on the beach – c’est le cas de l’écrire.
1789 pas, maintenant, à faire en sens inverse. Sans compter.  
L’exercice se termine. On ne commande aux correspondances qui nous envahissent, en ces moments particuliers, qu’en leur obéissant.

(Petit carnet des bords de mer)