Je rêve. J’écris un poème.
Je ne me demande jamais
Pourquoi.
Je rêve. J’écris une lettre.
Elle ressemble à un nuage
Sur la montagne.
Je rêve. J’écris sur mon ombre.
Elle a la forme d’une jarre
Qui s’écoule à flots.
Je rêve. J’écris sur le saule
Du vieil étang.
Il n’a plus de grenouilles
Depuis belle lurette.
Je rêve. J’écris sur l’amandier
Aussi blanc
Que ma tête.
Je rêve. J’écris sur la soie
Le bruit d’un filet d’eau
Dans mon pré.
Je rêve. J’écris sur ma mort
Une cloche fêlée appelle les fidèles.
Mais personne ne vient.
Je rêve. J’écris Amour
Sur un jeune pin qui s’éclate
Dans le printemps.
Je rêve. J’écris en retenant
Le souffle de la nuit.
Elle a les yeux d’un serpent
Qui se déplace sur les feuilles mortes
Je rêve. J’écris sur ma porte
C’est toujours ouvert
Entrez sans frapper.
RESSUSCITÉE
Je rêve. J’écris un poème.
Dans le noir. Sur un tableau.
Je ne vois que du noir.
Mais j’écris un poème. À la craie.
Qui me croit ? Pessoa peut-être.
Personne assurément. Je rêve.
J’entends la craie. Cloc cloc cloc.
Un titre. Que j’ai maintenant oublié.
Parce que j’écris. Je ne rêve pas.
J’écris « Ressuscitée ».
C’est un titre inventé. Faux.
Faut bien confondre le masculin
Avec le féminin. Inventer
La grammaire du poème rêvé.
Les yeux grands ouverts.
Noir. L’achever.
Inachevé.
(à suivre)
PETITE COMÉDIE INTERJECTIVE
Cool Raoul !
J'avais pas lu ça
Depuis des lustres
Moi-même je crois bien
Ne l'avoir jamais interjecté
Par contre
Allons-y Alonzo
J'en ai usé et abusé
Mu par Bébel
Jouant Pierrot le Fou
Qui le dit à Marianne
Cette adorable muse
Sirène de Copenhague
J'ai vu quand il sortit
Dix fois le film
Et lu d'emblée
l'histoire de l'art
d'Élie Faure
et tous les Pieds-Nickelés
Je ne suis pas allé
jusqu'à entourer ma tête
de bâtons de dynamite
en déclamant le soleil
dans la mer en allé*
Alonzo ce fut mon guide lisboète
Pendant la Révolution des Oeillets
Quel boxon Léon !
Alonzy Alonzo
Ça l'amusait
Il trouvait toujours
un vers de Pessoa
Pour relancer
les problèmes sans solution
Sa ligne c'était
Poema en linha reta**
Un poème réellement
des plus tortueux
Je vous laisse désormais
boucler cette petite comédie
interjective
Mais c'est quand il vous plaira
Y a pas le feu
Ô lac
*l'éternité façon Rimbaud
** poème en ligne droite
le titre est une reprise
du savoureux architecte
du Petit Robert :
Alain Rey
ON EST BIEN
On est bien
Bien que seul
Non par choix
On est bien
Sur un toit
de terrasse
entouré
de convives
Des pigeons
Font en face
La roue
On est bien
Au-dessus
du passage Agard
Étroit au possible
Le père de Cézanne
Y vendait des chapeaux
On est bien
Vin de blanc
accompagne
un cébiché
Les convives sont jeunes
Ils parlent de leurs vacances
À Montréal
On est bien
mais pas trop
tout de même
Les nouvelles du Monde
sont mauvaises
Attentat à Kaboul
Un maboul se prenant pour Dieu
a massacré 63 invités
d'un mariage
On est bien
Le café du café
ravit mon palais
L'addition s'il vous plaît
PETIT VOYAGE EN ROND ET EN ZIGZAG
Toute notre vie n'aura été qu'un petit voyage
en rond et en zigzag*
la joie d'écrire
sautille sur le papier
la joie? c'est exagéré
disons la sérénité
serein sereine
dans le cortège des mots
qui passent et apaisent
nos maux
la joie de dire
les naissances des marmots
les premières paroles
de l'enfance de l'art
les boucles d'écriture
les chiffres sur l'ardoise
les rires et les pleurs
la joie de faire
des romans sur la vie
la petite musique
du quotidien des rues
les marrons épluchés
journaux à la criée
et les petits métiers
rémouleur vitrier
la joie ès poésie
Paris est une fête
de Concorde
jusqu'à l'Étoile
du Châtelet à Flore
où le petit homme
au strabisme divergent
rendit célèbre
l'en-soi du garçon de café
la joie sautille
et se fracasse
dans la grand peine
des beaux-arts
bœufs écorchés
et Guernica
œuvres enragés
de la litté
l'espèce humaine
et les chansons
de quatre sous
pour oublier
inutile d'épiloguer
*italiques de Valéry Larbaud
destinées à l'éventail de madame
Marie Laurencin