CES SIGNES QUE NOUS HAÏMES


J'ai écrit un poème que jamais personne ne lira
Je l'ai donné au vent brûlant de l'oubli
Feuille à feuille au son d'un tambour Hopi

C'était un long poème qui n'en finissait pas
Écrit dans des bistrots du Quartier
Sous la flamme vacillante d'une chandelle


Ce poème
Que jamais personne ne lirait
J'en ai trouvé des bribes
Dans une revue éphémère
De nos années de braises

Des titres phonémiques et graphémiques
Traduits d'un soi-disant auteur de la Beat

Des copains les auront ramassés
Sur mes tables de café

Poèmes hors de saison
À présent que graphèmes et phonèmes
Ces signes que nous haïmes*
Ont disparu du champ

*par assonance et antiphrase


J’AI BEAU LES RETENIR LES MOTS M’ÉCHAPPENT

 

J’ai beau les retenir les mots m’échappent
Je connais leur danger leur manque de réalité
Mais je suis dans l’arène le taureau est lâché
Je le cite je l’incite à passer à côté
Mais rien n'y fait
 
J’ai beau les retenir les mots m’échappent
Vaniteux mesquins égocentriques
Intrigants facétieux – Passez au large
leur dis-je Laissez-moi à ma guise robinsonner
 
Mais  ils ne m’écoutent pas
Ils s’écoulent sans cesse
Fleuves intranquilles Pierrots lunaires
Fils d’Ariane emmêlés
Sur mes cahiers raturés

 
Ils passent d’un lieu à l’autre
D’un livre terminé à un livre recommencé
Jusqu’au jour –cette nuit – où les mots enfin m’abandonnent :
Y con eso quedo dicho todo*
Voilà…tout est dit !
 
*derniers mots de Bartleby y compañia
Enrique Vila-Matas (2000)
 

ÉCRIRE EN POÉSIE

Mon « écrire en poésie », c’est bien mon« être ». Mais il y a encore autre chose : cet « être» se dit avec et par un travail d’écrire. Un poète utilise une langue qui est à tout le monde. On ne l’invente pas, j’en suis persuadée. Je suis intéressée, mais pas conquise par les essais de transformations ou de biffures généralisées qui se sont manifestés depuis les guerres mondiales. Mais cette langue, un poète ne l’emploie pas à des fins de communication utilitaire, ou en essayant d’être compris tout de suite par tout le monde. C’est pour cela que le lecteur ou l’auditeur de poésie a souvent besoin d’une certaine préparation, dont on commence heureusement à sentir la nécessité. L’expression poétique est toujours en évolution, ce qu’il faut, bien sûr, comprendre et admettre; en outre, elle parle de ce dont on se tait souvent dans la société, le pas vendable : angoisse, mort, bonheur de riens ou (et) bonheurs extrêmes, élans. Ce qui constitue le fond dérangeant de la vie, quoi !

Marie-Claire Bancquart

EMBROUILLAMINI

  

Petites goulées de sommeil
Puis je reprends mon livre
Qui écrit ? Je - pour sûr ?
 
Il me dit qu’il étudiait Droit
parce que Philosophie
n’était qu’une matière destinée
aux enfants et aux sœurs (monjas)
(Je traduis du castillan)
 
Petites goulées d’air de la nuit
Un amour de fraîcheur
tant la chambre a chauffé tout le jour
 
Le livre en 86 chapitres fait la recension
de tous les écrivains
qui un jour on dit Stop :
« Non je n’écrirai plus une seule ligne »
Témoin ce Lord C. qui entra en crise
Quand il comprit que les mots étaient un monde
Qui ne disaient rien de la vraie vie
 
La lune à la fenêtre me regarde narquoise
Ce 3 août 2019
Soixante ans exactement après que Borges
Eût écrit une de ses variations infinies
Sur les tigres :
 
Au tigre des symboles j’ai opposé
Le véritable, au sang brûlant
Celui qui décime les troupeaux de buffles
Et dont j’imagine l’ombre
Ce jour, 3 août 1959,
Passant avec lenteur sur la prairie
 
Ce passage fut repris le 3 août 1999
Par l’hyper-bartlebyen Enrique Vila-Matas
Dont je suis cette nuit les chapitres
Je pense à l’autre tigre
celui que moi aussi je cherche en vain,
Au-delà des mots…
 
Il faudrait creuser tout cela
Ces 3 août en miroir
Les tigres réels et les autres
Tout cet embrouillamini
Que j’abandonne au ciel de nuit
Et au lecteur hypothétique
Qui n’est pas dans le poème
Mais qui peut-être de passage
A envie un bref instant de l’habiter
 
 
 
 
 
 
 

RETIENS BIEN CE QUI T’ÉCHAPPE

 
 
J’ai perdu ma mine  ma petite mine de crayon gris
Aussi ce que tu lis lecteur anonyme ne fut pas écrit
Mais pensé ruminé avec l’impératif de le retenir
   Un pari bébête    un pari de tête :
«Retiens bien ce qui t’échappe».
 
  C’était ton être en lambeaux que tu essayais de reconfigurer
  Avec tes armes et bagages
tes lettres de l’enfance
   Où tu t’imagines toujours bondissant
en jouant au jeu de barres
  à la course au sac  à la marelle
   Avec les mots de Gavroche
et la faute à Voltaire
 
Et c’est maintenant ton être au présent
actif imaginant
posé sur ta chaise en bois blanc
les pieds sur ta table d’écriture
avec pour boucler le tout
deux doigts sur le clavier
 
Et puis mine de rien
Tu te dis que ce que l’exercice imaginait
S’est réalisé