À QUOI CELA SERT UNE IDÉE

 À QUOI ÇA SERT UNE IDÉE ?

À quoi ça sert une idée ?
Je n’en ai aucune idée, mais je vais y penser.
J’ai idée que ça va m’aider à savoir à quoi sert une idée.
Ça sert à phantasmer, à croire que son cerveau va produire son existence, 
cogito ergo sum.
Ça sert à cogiter, à frotter ses idées superficielles
contre ses idées profondes, 
au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau.
Ça sert à s’éveiller, après l’emmêlement des rêves de la nuit,
faire cet exercice de remise en forme, en langue française,
par à-coups, progression compliquée,
tâcher d’y voir un peu plus clair.
Une idée ça sert si c’est difficilement qu’elle accouche,
ça sert si c’est par jeu qu’elle se couche sur le papier,
une idée qui profite d’un accident heureux,
d’une pensée divergente, d’un hasard objectif.
Cette idée de soi-même comme un autre,
cherchant et trébuchant,
l’esprit ouvert ou la porte close :

"Est-ce un rêve ? Est-ce une farce ?
À quoi jouons-nous ici ?
Ici où tant de comparses
Dansent trois tours puis merci."

Liliane Wouters (1930-2016)


LABYRINTHE DE MES NUITS BLANCHES

 Je rêve d’un boutre sur le Nil
et de ce bougre de Gustave
Je rêve de monter le cheval des airs
nommé Flaubert
Je rêve que je me promène en culotte courte
genoux troués
et Ma Bohème en tête
Je rêve sans rimes ni raisons
des curés corbeaux
et des freux freudiens
Je rêve du fleuve Orénoque et de ses lamantins
jouant une nuit sur les flots
Je rêve de Moi
le plus grand ennemi intime
des hommes caméléons
et des femmes modèles
Je rêve du carton noir
Du labyrinthe de mes nuits blanches
* Traits à traits
Sans en rajouter *

COMMENT VOTRE VIE SE PASSE ET QU’EST-CE QUI LA GUIDE ?





A -Comment votre vie se passe et qu'est-ce qui la guide ?

B - Mais qui t'a "soufflé" pareilles questions,
me dit quelqu'un qui n'est pas là.
(Il me "l'écrit", c'est sa "plume en l'absence",
comme le formula le poète Fontaine au XVI° siècle
- c'est ce que m'a appris une spécialiste des lettres
familières de cette époque : les épîtres.)

A - Mais comment les choses se passent
et qu'est-ce qui les guide ?
C'était la vraie question initiale
que j'ai recopiée à la hâte en la transformant,
je l'avoue, quelque peu.

B - Ce sont des questions "feintes" non?
ajoute cet ami soupçonneux
qui m'écrit à la main sur une page détachée
de son journal intime.

A - Écoute Francis, lui réponds-je, un brin facétieux,
un homme ou une femme qui posent
ce genre de questions ne sont jamais seuls.
Ainsi, nous allons proposer à ceux et celles
qui les lisent de nous envoyer leurs réponses,
chacun à sa manière.
Et de leurs fragments ou tesselles,
nous ferons une mosaïque
qui se passera de commentaires.







…ET NOUS AUSSI

Je nage dans le fleuve du temps
Je ne sais pas si je rêve endormi ou éveillé
J'entends le violon de Verlaine

Je nage dans les pages de mes livres en feu
Je ne sais pas s'il s'agit d'une métaphore ou de la réalité
J'entends la sirène des pompiers de New York

Je nage dans la mémoire circulaire de l'oubli
Je ne sais pas comment concilier bonne fortune et tragédie
J'entends les cloches qui sonnent sans raison...
et nous aussi !*

*Tristan Tzara (L'homme approximatif)



JE ME PERDS DANS BORGES

JE ME PERDS DANS BORGES

La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s’y trouve.

Rûmi

*

Je me perds dans Borges

la nuit des dons – noche de los dones –

brise le miroir et le masque

el espejo y la máscara –

Je me perds dans les mille morceaux de cette œuvre dont chacun semble contredire le précédent et le suivant

Miroir brisé par le poing d’un dieu jaloux qui ne laisse aux lecteurs que les fragments d’une allure de vérité

Je me perds à l’angle de la rue Bernardo de Irigoyen et de la rue des Bergeronnettes de celles qui suivaient mon père laboureur

Je me perds dans les prologues qui mènent immanquablement au jardin des sentiers qui bifurquent et qui font pièce à des ouvrages hétérogènes d’écrivains improbables

Je me perds dans les visions simultanées de l’Univers que le langage ne peut traduire que successivement :

la neige coiffant la statue d’un soldat de 14 sur une place des Hautes Pyrénées

les grains de sable du Sahara coulant dans le cadre d’un artiste marocain vivant à Aix en Provence

la voie lactée où marchent sans cesse les indiens morts de la Goajira*

-Tu as bien vu tout en couleur ? demande Borges.

-Comme dans ce livre d’enfant où toutes les lettres pendant la nuit se mélangent et nous offrent au matin un chant nouveau.

*

*Le chemin des indiens morts Michel Perrin (1976)