AUTOPORTRAIT DU 24 SEPTEMBRE 2019

 
Exercice d’écriture (suggéré par Michel Butor).
Il s’agit de dresser son autoportrait d’un jour, dont on indique la date,
en répondant aux questions suivantes :
Qui es-tu ? D’où viens-tu? Où es-tu? Où vas-tu? Que fais-tu?
Lectrice, lecteur, tu peux toujours essayer.
 
Qui es-tu JJ Dorio ?
Je suis les mouvements des vagues du premier jour de l’automne.
Je suis le chansonnier anonyme
qui fait fredains d’un grand-père enfant.
Je suis le livre lyrique de l’ode d’un désespéré.
 
D’où viens-tu JJ Dorio ?
Je viens de la porte du Sud au nord des Pyrénées.
Je viens des berges de la rivière Arize qui creusa le Mas d’Azil.
Je viens de la plaine de boulbène et des collines du terre-fort.
 
Où es-tu JJ Dorio ?
Je suis dans le lit de ma belle morte d’un cancer mal placé.
Je suis dans le lit de celle qui a tissé mes jours heureux.
Je suis dans le lit de l’absente
le sommeil aux yeux noirs s’est posé sur ses yeux.
 
Où vas-tu JJ Dorio ?
Je vais chez les aèdes qui prient les dieux
pour mettre fin à leurs soucis.
Je vais chez les magiciennes comme l’agneau de lait
au sein de la brebis.
Je vais à Poitiers où Guillaume troubadour chante
la dolçor del temps novel.
 
Que fais-tu JJ Dorio ?
Je fais un dernier vers qui sera peut-être le premier
de mon prochain autoportrait.
Je suis l’instant du blues perdu dans le chant
du dernier loriot de Manhattan.
 
 
 

LITTÉRALEMENT ET DANS TOUS LES SENS

 

le poème est on ne sait plus où
dans un champ de maïs de l’Altiplano
suivant la flèche de Zénon d’Élée
le vol du petit dieu Colibri
 
le poème est on ne sait plus quand
mais disons à cet instant
à l’an zéro
-on-arrêt-tout
on-se-remet-à-penser-et-c’est-pas-triste

le poème est on ne sait plus comment
comme on plante ses choux
nonchalant de sa mort
comme on tire à l’arc sans viser sa cible
 
le poème est on ne sait plus pourquoi
pourquoi tu pleures pourquoi tu pleures dis
pourquoi tu n’écris plus désormais qu’à la lumière de la nuit
pourquoi tu t'enivres d’alcools
et de cette romance
à la semblance du beau Phénix
 
le poème est on ne sait plus fait par qui
le simple fait de vous dire « poète » signifie que vous ne l’êtes pas
mais on peut préférer  
aux poètes tendus et crispés
ceux qui s'accordent
à rechercher en eux la forme de la liberté naturelle
 
littéralement et dans tous les sens
 
 
avec Gébé Montaigne Franck Venaille  Apollinaire  Michel Butor Mikel Dufrenne Rimbaud
 

UN PETIT TEXTE AVANT DORMIR

un petit texte avant dormir

on pousse la roue aux mots jusqu’à minuit

ceux qu’on lit et ceux qu’on écrit

jusqu’à l’assoupissement

puis l’ouverture du colloque incertain avec nos rêves énigmatiques

un petit texte dans le désordre des draps de notre couche

où vient les yeux fermés l’ébauche d’un écrit

qui oscille fiévreux ou apaisé

une petite pièce d’écriture illuminée d’une bougie factice

propice au désordre et à la confusion des pensées

on dirait que l’on rêve tout éveillé

ce soir des images glissent sur un enfant

qui n’existe plus depuis belle lurette

il descend l’escalier teinté au brou de noix

sort-il d’un cauchemar ou d’un songe merveilleux

nul ne sait

les adultes autour de lui prononcent des paroles incompréhensibles

puis la parenthèse se referme

mais non l’imprévu de toute image fugitive

prélude de nos nuits    

   

QUE SAIS-JE ?

 
Je sais que je ne sais rien
 
Je sais qu’on appela la guerre de 14 la grande boucherie
Je sais que la littérature sans estomac est un livre de Pierre Jourde
Je sais qu’il ne faut pas couper les cheveux en 4
Mais les vers si
 
Je sais réciter par cœur ma bohème et le dormeur du val
Je sais faire cuire un loup à la plancha entouré de gros sel
Je sais que Clément Marot avait pour blason
la mort n’y mord
 
Je sais bien, mais quand même…
 
Je sais ma commère qu’il vous faudra purger de quatre grains d’ellébore
Je sais que c’est Michel habitant de Montaigne qui le premier écrivit
Que sais-je ?
Je sais que kalè k’agathè zôè signifie
une vie belle et bonne
 
Ce que je sais ce qui est mien c’est la mer indéfinie*
 
Je sais que Ponge a écrit le savon :
dont nous sortons d’ailleurs les mains plus pures
 qu’avant le commencement de cet exercice
 
Je sais qu’il y a loin de la coupe aux lèvres
Je sais qu’on ne peut courir deux lièvres à la fois – quoique !
Je sais que la voix de ma bien-aimée est plus douce que le chant des étoiles **
Je sais que l’ennui naquit un jour de l’uniformité***
 
Je sais bien que dans le lit à mes côtés
tu n’es plus là
mais quand même
je n’y crois toujours pas
 
 
Je sais qu’il n’est pas sûr qu’Ève soit née de la côte d’Adam
Je sais que certains exégètes traduisent
Ève naquit à côté d’Adam
 
Je sais je songe je neige je nage je passe la page
de cette dernière nuit d’été
à ceux qui ont été
à celles qui naissent de l’écume
des nuits transfigurées
 
 
 
*Henri Michaux épreuves exorcismes
 ** Norge le vin profond
 *** Antoine Houdar de la Motte les amis trop d’accord
 

L’ENFANT POÈME

 Ça sort pas toujours d’un enfant
un poème
D’un bébé à la bouche d’escargot
un poème
D’un enfant de poche dans un livre
de poèmes
L’enfant du petit cheval
Qui fait tourner le manège
des poèmes
Dans la maison d’école
Où on récitait chaque matin
nos poèmes
Que l’on traçait avec nos bâtons
et nos craies
Un poème
Où l’on écrit toute sa vie son nom :
LIBERTÉ
 
 
manuscrit premier jet