L'homme multiple la solitude
le désir de casser ce Moi
qui nous empoisse l'âme
comme on disait antan
l'homme multiple mais sans emphase
sur un album couleur sépia
où l'on a collé à l'enfant triste
quelques grains de chapelet
l'homme multiple l'inaptitude
à s'insérer dans ce monde
qu'ils disent réel
et qui se passe de commentaire
l'homme multiple aux fiches d'identité
imaginaires imaginées
ce pourrait être un gratte-papier
qui aligne ses chiffres sortis d'un encrier
avec un buvard gris
et des manches de lustrine
l'homme multiple un astronome
dans ses nuits constellées
ma seule étoile est morte *
soleil cou coupé**
l'homme multiple fut de passage
du 13 juin 1888 au 30 novembre 1935
pour l'état civil c'était Personne***
l'homme multiple dans ses écrits
fut maints poètes désassemblés
un diariste gardien de bœufs****
un dandy portant monocle
et célébrant un buraliste expert en métaphysique
un futuriste enclin à la nostalgie du présent*****
etc
l'homme multiple
maintint vivant jour après jour
vingt ans durant
le projet d'écrire un livre immense
qu'il cacha dans une malle
l'homme multiple m'a croisé
et reposé toute une nuit
je ferme les volets sur l'aube renaissante
et l'en remercie
Náo estou pensando en nada
E essa coisa central que é coisa nenhuma
É-me agradável como ar da noite******
(À l'instant je ne pense à rien
Et cette chose centrale qui est ce presque-rien
M'est aussi agréable que l'air de la nuit)
ma traduction
*Nerval **Apollinaire ***Pessoa ****O guardador de rebanhos
***** Jean Jacques Dorio
******Àlvaro de Campos alias Fernando Pessoa
AMISTANÇA
Mais l’autre amour que je nomme amistança *
parce qu’après la mort sa grande force lui dure
Comme les vibrations de la lumière
L’aurore sur les lavandins
Comme les laves des volcans posées et rehaussées
d’un trait pulsionnel d’Antoni Tàpies
à l’entrée du musée d’art moderne de Céret
Comme dit l’ami à l’aimée :
Toi qui emplis le soleil de splendeur
Emplis mon cœur d’amour !
* Ramon Llull
J’AI ÉCRIT TOUTE LA JOURNÉE
J'ai écrit toute la journée
une histoire qui s'est révélée
sans solution
J'ai écrit toute la journée
l'histoire d'un gardien de phrases
fantômes
J'ai écrit toute la journée
l'histoire d'un écrivain raté
J'ai écrit toute la journée
dans un café plein de miroirs
et de bruits d'œufs que les clients
cassent sur le zinc
J'ai écrit toute la journée
dans le chant des percolateurs
et des sirènes de New York
J'ai écrit toute la journée
passant d'un garçon
avec petite queue de cheval
à une serveuse en nœud papillon
J'ai écrit toute la journée
dans l'inconfort et l'intranquillité
J'ai écrit toute la journée
une histoire qui s'est révélée sans solution
mais qui m'a rendu au bout du conte
plus serein et plus léger
TOI MON AUTRE MOI
TOI MON AUTRE MOI
Le Poète doit, selon un fragment retrouvé sur une tablette de l’Antiquité, conduire son lecteur de la fumée au feu.
*
JE NE SAIS QUE TE DIRE. L’aube affaiblie* avance sa plume, tu n’es plus là, mon autre moi, pour qui j’aimais à vivre.**
Il y aura quatre ans, jour pour jour, que celle qui s’appelait Josiane Dorio, s’éteignait.
Moi, je te cherche toujours. Je te lis dans Montaigne, Apollinaire et d’autres chers et chères amies disparues, mais ce n’est pas eux et ce n’est pas elles, mais moi seul qui suis l’archéologue obstiné de tes vies.
Car, comme nous tous, si l’on veut bien y être attentifs, nous avons, au cours de notre unique voyage, plusieurs vies, nous portons, sur la scène du monde, plusieurs masques, nous sommes, chemin faisant, plusieurs personnes qui recouvrent, saison après saison, notre enveloppe humaine.
Et ce que je te dis là, ce matin, dans la petite lueur de l’aube naissante, j’espère que d’autres que moi, pourront l’écrire un jour, à leur manière, selon la forme de leur récit et l’attention portée, non à la fumée de leurs vies, mais au feu qui les anime et les renouvelle.
*Paul Verlaine ( 30 mars 1844-8 janvier 1896)
** Philippe Desportes (1546-1606)
Josiane Dorio (10 avril 1952-25 mai 2014)
*
New York Astoria 35 th street 25 mai 2018
COMME AU BON VIEUX TEMPS
Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions littérature
-Et qu'est-ce que tu écris en ce moment?
Un petit roman sur les dernières paroles
prononcées ou écrites par la main du défunt
Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions de nos amours
En buvant un bourgogne de derrière les fagots
Sur un cassoulet façon mère Dorio
Comme au bon vieux temps
Quand nous parlions politique
Du matérialisme des superstructures
Et de la puissance des masses
Qui s'excusaient de ne rien comprendre à nos laïus
Comme au bon vieux temps
Quand nous chantions tout notre saoul
le déserteur et le gorille
ta Cathie t'a quitté
et ce fameux trois mâts
fin comme un oiseau
Comme à la fin des temps
Quand nous ne parlions plus
Cancer du larynx
Sur notre ardoise d'écolier
Nous faisions tinter nos craies
Pour un dernier message
estos días azules y este sol de la infancia*
ces jours d'azur et ce soleil de l'enfance
*dernier vers écrit par Antonio Machado à Collioure