ÉCRIRE EST UNE ACTIVITÉ QUI VAUT BIEN CELLE DE SE TOURNER LES POUCES

agenda du 22 au 28 mars 2021

Lundi 22/03/2021

15h54     Ahi angosciosa e dispoietata lima Che sirdamente la mia vita sceni, perché non tí retimi

                Si di rodermi il core scorza a scorza, Com’io di dire altrui chiti dà forga ?

Recopier méticuleusement cette langue créée par Dante inscrite dans son recueil la Vita nova. Mot par mot, écorce par écorce, avec cette lime qui fait les rimes et ronge le cœur de celui qui essaie d’étayer sa thèse : « l’amour est plus fort que la mort.» Tout en s’interdisant dans la tradition de l’amour courtois des troubadours occitans et provençaux de « nommer la dame aimée. »     16h04

Mardi 23/03/20201

1h30  

Le froid est la vraie maladie de l’âme. Goethe

De meilleurs hommes crée une meilleure société, une meilleure société qui crée de meilleurs hommes. Georges Izard

1h31

Mercredi 24 mars 2021

5h00  Signe malicieux des dieux qui n’existent que pour donner le change à nos pages d’écriture, à 5 heures du matin ma narine gauche (la plus fragile des deux) se met à saigner, me rappelant qu’il y a soixante-seize ans, à l’heure et à la minute près, je venais au monde…pour le temps de mon passage le raconter. (Vivir para contarlo Gabriel García Marquez)   5h05

Jeudi 25/03/ 2021

7h39  Écrire est une activité qui vaut bien celle de se tourner les pouces. Ici sur l’agenda de l’an 2021 je l’exerce dès mon réveil, marquant de lettres ce jour nouveau, étendu, détendu dans ce lit qu’on nomme un pucier. Écrire est une activité.    7h45

Vendredi 26/03/2021

6h18    Flemmarder. Au lit, au réveil. Un verbe pas du tout péjoratif.  La preuve, il permet de ne pas se précipiter sur la scène de son écriture. Glander. Lisant Sur la route de Kerouac, j’avais repris à mon compte le terme « glandeur mystique. » Tu vois je ne l’ai pas oublié.     6h35

Samedi 27/03/2021

5h20   Qu’on daigne s’enquérir enfin de ma santé, chante Brassens, troussant les vers d’un cocu magnifique, ce pauvre mari qu’on couvre de safran. Ça franchement il fallait l’écrire.  Brassens, La Fontaine de nos amours d’antan.    5h27

Dimanche 28/03/2021

1h22     Je me souviens d’un dimanche des Rameaux à Barcelone où les gens dans le Barrio Gótico portaient des palmes tressées blanches pour les faire bénir ; puis sortant de la cathédrale se mettaient en grands cercles pour danser la sardane, levant haut leurs bras, Hosanna !

PETIT POÈME DEVIENDRA GRAND





Petit poème deviendra grand

Si le lecteur lui donne vie

Si la lectrice qui le lit

À Paris ou à Montferrand

À New York à Honolulu

Répercute sa plus-value.

En le disant, en le lisant,

Un peu, beaucoup, à la folie,

En l’intégrant dans les machines-

à-rêve de Jean Tinguely.

Petit poème, ce « présent »,

Cadeau fragile d’une vie

Menacée par temps de Covid,

Par tant d’oublis des mots qui riment,

aimables, vulnérables,

Amis d’un monde générant,

à petits traits d’encre et de plumes,

l’amour, qui après la souffrance,

nous dure.





petit poème deviendra grand

QUI TU ES ?





(Après l’écriture folle, à grandes rafales de proses,

le repos dans la rime et le rythme, assumés).





QUI TU ES ?, tu t’en moques, feuillets d’hiver noués,

Par temps de soliloque, qui tu es, tu le tais.

Qui tu es, à Chambord, dans le double escalier,

Dans la chambre du roi, orné de salamandres.

Qui tu es au Moudang, dans les Haut’s Pyrénées,

Dans les granges des oueillos, les brebis couleur cendre.

Qui tu es au collège, professeur météore,

Préparant tes ouailles, aux rimes équivoquées.

Qui tu es à Paname, paysage du Tendre,

Âme t’en souvient-il, sur le quai Malaquais.

Qui tu es en Espagne, Cuevas de Almanzor,

Où naquit la maman, qui enfanta ta Reine.

Qui es-tu dans la case des frères amérindiens,

Des mythes qui s’emmêlent avec la Neste d’Aure.

Qui es-tu, qui tu es, tu t’en moques à présent,

L’aurore des paroles devient soleil couchant.





1° novembre de l’an 2020

qui tu es lecture à voix basse

L’AMOUR DE LA POÉSIE AU TEMPS DU CORONA





ça a toujours kèkchose d’estrème un poème

Raymond Queneau





il y a quinze ans que jour après jour

j’enchaîne des poèmes certains et incertains

sur un blog que j’ai intitulé à tout hasard

poesiemodedemploi

https://wordpress.com/view/poesiemodedemploi.home.blog

et voilà qu’aujourd’hui de trois sources à la fois

on me sollicite pour un échange communautaire

de poésie garantie sans virus (sic)

pour échapper au corona on aura tout essayé

que j’me dis

après « l’orage cytokinique »

cet emballement du système immunitaire

qui met à quia les pôvs patients

voilà l’averse poétique

qui doit au contraire nous éloigner

de la viralité mortifère

bon voilà il est fait mon poème

que personne ne lira





jean jacques dorio  17/04/2020

UNE LETTRE QUI N’A RIEN D’UNE MACHINE ÉCRIVANTE





Les Martigues                                                                                                 Coupet

30 mars 2020                                                                                            30 novembre 1794





« J’ai besoin que vous m’aimiez ». Si c’était phrase n’était pas écrite, ainsi, vers la fin de la lettre, on ne serait pas si sûr, de ce besoin d’amour.

Je la lis en aveugle, ignorant le nom de l’auteure. Car c’est une femme, mais, curieusement une seule phrase l’atteste : « Ah ! suis-je destinée à ce bonheur ». Sans ce petit « e », on n’en serait pas si sûr. Oui, l’identité de celle qui s’adresse au comte Adolphe Ribbing, flotte.

Entre le côté, je me livre à toi : « Te revoir, te revoir ! » et la face, disons, c’est le mot qui me vient, emberlificotée. On a même l’impression à certains passages qu’il y a un tiers qui s’immisce entre l’épistolière, qui ne paraît pas être son amante, et le destinataire.

Bon, mais quel intérêt me direz-vous de lire, plus de deux siècles après, cette « machine écrivante », cette expression plagiat anticipé de nos auteurs des années de braise du structuralisme, est en effet venue sous la plume de cette écrivante qui l’a en plus, se rendant compte peut-être de son effet d’hapax, soulignée.

Quel intérêt ? Eh bien celui de s’attacher à cet écrit unique, depuis un lieu dont on ignore la situation sur une carte de France, cet écrit vibrant d’existence.

Car, soudain, à force de patience et de s’obliger à ne pas « tourner la page », nous voilà pris au piège de cette humanité qui se dégage de l’ensemble, les mots, les lignes et la graphie.

Cette « madame » semble, par ailleurs, être reconnue pour ses talents d’écriture. Une écrivaine ?

Mais sa lettre tendre et inquiète, qu’elle adresse à celui qu’elle désigne d’emblée comme se moquant «  de toutes ses funestes colères », sa lettre sans retenue, avouant ses faiblesses et le besoin insensé d’avoir quelqu’un de sûr sur qui s’appuyer, « je veux un guide », cette lettre se veut au-delà de cette « littérature qui me distingue »…

(la fin de ma page en A4 interrompt mon propos)





EXTRAITS

Tu as bien raison, mon unique ami, mon angélique Adolphe, de te moquer de toutes mes furieuses colères.

…Te revoir, te revoir ! Ah ! suis-je destinée à ce bonheur ? Mon sang s’arrête dans mes veines quand mon imagination si souvent funeste s’essaie un moment à me représenter que mon Adolphe ouvrirait la porte d’une chambre où je serais, que ce visage céleste éclairerait tout ce qui m’environne, qu’il serait là.

…Peux-tu être assez ridicule pour me demander de ne pas transformer mon ami en machine écrivante ?

Je t’abandonne bien toute cette littérature qui me distingue et je consens qu’Achille ne soit point Homère. Mais est-il une machine quand il écrit à son amie ? Mais est-ce un supplice pour lui de consacrer deux heures par semaine à lui éviter une grande peine, à lui donner un suprême bonheur ?

…J’ai besoin que vous m’aimiez ; toutes les preuves m’en sont nécessaires. Mais sous aucun autre rapport je ne veux influer sur vous, je veux un guide, loin d’en servir, et, parmi les mille et un motifs de ma tendresse pour vous, je compte cette fermeté de caractère sur lequel il me sera doux de m’appuyer.





QUI SUIS-JE ?

Maintenant je sais quel est le nom de l’épistolière et qui était Adolphe Ribbing ?

Essayez, vous aussi de la découvrir, mais si vous utilisez un moteur de recherche du web, le jeu n’en vaudra pas la chandelle.

Vous êtes autorisé cependant à aller y regarder après coup.

1 Pour le lecteur curieux quelques indices pour qu’il découvre, sans coup férir, le nom de l’honorable correspondante.

Une romancière effectivement, mais bien plus, une femme qui se distingue en écrivant des « livres essentiels pour le renouveau littéraire » (sic) des traités politiques et moraux.

2 Pour cette lettre écrite rappelons-le en 1794, Madame de. , fille du dernier grand ministre connu de Louis XVI avait…28 ans.

3 La présentatrice de la lettre précise que le destinataire, le comte Adolphe Ribbing, était un républicain suédois.

4 Mais ce cher comte vénéré fut tout de même partisan d’un complot qui aboutit à l’assassinat de Gustave III, roi de Suède.

5 Passion, passions, comme elles agitaient alors cette impeccable Romantique !





DÉVOILEMENTS

Germaine De Staël (1766-1817) écrit depuis Coppet (en Suisse près du lac Léman) au comte Adolphe Ribbing, un républicain suédois dont elle est amoureuse.

« De son temps, Mme de Staël avait « mauvais genre » : un mari, quinze amants, cinq enfants et, surtout, prétendant penser et écrire, comme un homme ! »

Extrait de son dernier biographe, Michel Winock. (2010) Le talentueux historien avoue que donnant ses cours sur les idées politiques de cette époque, il évoquait la fille de Necker, comme la seconde de Benjamin Constant. Une injustice.

Germaine de Staël, en effet, outre sa Correspondance, écrit plusieurs ouvrages majeurs et dans tous les « bons » genres cette fois : essai, De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, romans : Delphine (1802) Corinne ou l’Italie (1810), histoire avec sa grande H (Napoléon la tint 10 ans en exil) : De l’Allemagne, Considérations sur les principaux évènements de la révolution.

Fille des Lumières, « la raison qu’elle entend servir se conjugue avec l’enthousiasme et la mélancolie, ses sœurs jumelles, pour former ce mélange détonnant qui fait de la vie (et de l’œuvre) de Germaine de Staël, une matière toujours en fusion ». M.W.

ILLUSTRATIONS

Fac-similé : lettre au Comte Adolphe Ribbing.

Portrait et autographe.

machine écrivante