ÊTRE ÉTONNÉ

hypnographies 7×7

Être étonné. Une rareté. Une poursuite de lézards sur le mur du jardin. Un poème court lu dix fois et dix fois fermé. Et la onzième il s’ouvre sur un mot qui l’éclaire. La fourmi minuscule qui se promène sur mes deux pages ouvertes dont le titre est Égarements.

Être étonné. De cette langue insensée, puisée on ne sait où, et que l’on lance dans un cri ou le silence de la page. Échos, présents d’un siècle depuis longtemps passé.

Être étonné. Mon hamac qui se gonfle sous le mistral. La pointe très haute d’un if ou d’un cyprès. Et puis ces mots qui soudain me traversent, ceux d’un mystique carne y hueso.*

*en chair et en os

TROIS TRESSES DES JOURS ANCIENS

Quatre roues de fortune
L'une pour le midi
Et l'autre pour Janus
Autour de deux soleils
Le noir Nerval
Le rouge Hugo

Hourrah!
C'est l'alliance des contraires
Voix intérieures
Sautant le mur
Des prouesses des poésies


15 mars 2015
3h16

*

Tu ratisses des soupirs
Pour réveiller tes feuilles vierges
Pour les éclabousser du rouge
Des cerises premières

Ton jardin est une crique
Sel de la terre

Tu ratisses aussi des rires
Des mouettes qui tournoient
Dans l'orbe de tes syllabes

13 mai 2015
5h41

*

à ton chevet
ton cheval
à pied d'oeuvre
manquant à chaque ligne
de dérober
dans la fange ou le roc
l'étincelle des sabots
ou l'empreinte de l'argile
adamique


28 juillet 2015
1h57

ces poèmes ont été publiés dans la revue La Passe
en 2015




LE SENTIMENT DES CHOSES

LE SENTIMENT DES CHOSES





Le sentiment des choses :





 le ciel bleu uniformément, une heure avant le coucher du soleil,

après une journée de petites pluies et de percées de soleil en alternance,





ce texte, en cours,  écrit depuis un hamac,

soutenu par un abricotier en train de donner ses fruits de saison

et un amandier,





ce texte écrit à la main sur les deux pages d’un livre dont le passage lu

fait un sort à la notion « d’artiste »,

notion que l’auteur*, comme enragé, pare des « habits d’un mort »

-c’est la « chute ».





Un mort qui, on s’en doute, a perdu pour toujours,

le sentiment des choses.





poscript :

cadeau des dieux, ce texte bouclé, un avion majestueux, passe lentement sur le jardin,

à basse altitude, alors que commence le crépuscule…

il va rejoindre la base voisine d’Istres.





*Christian Doumet (ARTISTE)

Dictionnaire des mots en trop

2017

illustration du texte ci-dessus

LE TEMPS QUI COURT

écrit tel quel
à la course
ce 24 mai
à 1h30
demain je l’écrirai sur le clavier
et puis je le dirai
enregistré


LE TEMPS QUI COURT





Le temps qui court est arrêté

Dans le jardin des grands récits

Le mien est si petit





Il n’y aura bientôt plus personne

dans la course à l’abîme

du Dante ou de Shakespeare





Le mien est si petit

qu’il tombe dans l’oubli

au fur et à mesure

que je le décline

sur ma page de nuit

blanche





La course infinie

des grands poètes et prosateurs

m’a toujours fait peur





La mienne ressemble

au petit trafic des fourmis

que quelques spectateurs abrutis

couvrent de poudre grise





L’Enfer gémit la Tempête hurle

Les morts hantent la scène

De fosses peu communes





Dans mon petit jardin

à l’écart des grands récits

J’enterre mes fourmis

le grain à grain du texte
dit par la voix
de celui qui l’écrivit

VIVRE JUSQU’À SA MORT





Quelques amandes de mon jardin

et un premier pastis sur la table

de la terrasse





Je suis insensible aux plaintes

des Français à jets continus





Mais non aux témoignages personnels

empreints de délicatesse

et de mots que l’on essaie de bien choisir

pour les écrire





J’ai connu la détresse d’une proche

en « maison de retraite »

Elle fut centenaire dans le plus grand désarroi

c’était dix ans de trop





J’ai connu la souffrance de mon épouse

et le malheur de la perdre

le cœur plein de projets





Mais nous l’avons soignée

« vivante jusqu’à la mort »

selon la formule qui nous rassembla

jusqu’à son dernier souffle





Ici dans notre maison

près de cette table où je prose

ces quelques vers

témoin discret





écrit ainsi
23/04/2020
midi