CEUX QUI COUSENT ENSEMBLE DES CHANTS NOUVEAUX

ÉCLAIR DE NUIT
Il a brouillé l'image venue du satellite
Hier il faisait sauter les plombs
Et maintenant après l'orage
éclair de nuit
sont les trois mots d'un poème incertain
Mais dont tous les choix pour la suite sont permis
pour l'esprit qui ruse et qui divague

Je m'inspire ainsi d'un ouvrage lumineux
sur Homère
notre père
d'un mythe qui ouvre, mais de manière réglée,
à la variation, à la fantaisie*

Qui fait suite au  "déconfinement"
pour ceux qui ont intégré le slogan 
Restez chez vous
comme un manque une perte
de leur vie quotidienne

Mais sous les mots ici
tout au contraire
un vivant à poursuivi l'envie de lire
et d'écrire des poèmes
ou des textes approchant
le désir des rhapsodes :

Recomposer le monde
Qui sans cesse se défait
Le tisser de ces pièces 
qui cousent ensemble des chants nouveaux




*HOMÈRE 
Pierre Judet de la Combe

premier jet
puis dessin en vis à vis
Dorio
15 mai 2020
02h20

LA TRAVERSÉE DES NUITS





« Sans une certaine naïveté rien ne verrait le jour. L’artiste, considéré sous cet aspect, est en quelque sorte prisonnier de lui-même. Mais la prison est d’un genre très particulier, car les chaînes y sont aussi des guides, et les boulets peuvent y servir de degrés pour monter vers la lumière. À condition toutefois de les utiliser comme le fait l’artiste, c’est-à-dire en décidant une bonne fois que tous les obstacles peuvent devenir des moyens, si on sait les aborder. »

Olivier Revault d’Allones (La création artistique et les promesses de la liberté)





Cette nuit j’ai pu enfin mettre la main sur le Chateaubriand que j’avais rangé entre Lagarde et Michard dans le rayon la marquise sortit à cinq heures

Cette nuit j’ai pu enfin retrouver le nom de l’enfant de salaud qui s’était fait passer pour un ancien combattant des brigades internationales pour obtenir le titre de secrétaire particulier de Jean Sol Partre dans le fameux roman d’amour de Boris Vian

Cette nuit j’ai pu enfin parler au garçon de café qui servit 7 jours durant ce type qui comptait les autos les bus et les camions les affublant de leurs formes couleurs publicités portatives et qui buvait chaque heure une carafe d’eau de fenouil pendant qu’il exerçait sa marotte

Cette nuit je me suis souvenu que les sanglots longs c’était pas pour les violons mais pour le débarquement

Cette nuit j’ai revu le noir de Cuba qui nous servait des mo’hitos et des blagues que la dictature castriste ignorait (je n’ai pas la place d’expliquer pourquoi)

Cette nuit comme toutes les nuits j’ai nourri le jukebox de Keith Jarret Lester Young Mal Waldron Archie Schepp Mc Coy Tyner Gerry Mulligan Thelonius Monk Dizzy Gillepsie Duke Ellington John Coltrane Miles Davis Michel Portal Beb Guérin Bernard Lubat Errol Garner et les ladies Ella (Fitzgerald) Peggy (Lee) Billie (Holliday) Anita (O’Day) Dinah (Washington)  Marian (Cox) Ruth (Brown) Sarah (Vaughan) Helen (Humes) Mimi (Perrin)

Cette nuit j’ai fait des vœux mais je ne vous dirai pas lesquels pour ne pas les réduire à néant

Cette nuit j’ai écrit en aveugle à celle qui recevant ma lettre va y répondre immédiatement en me disant qu’elle a bien reçu ma dernière lettre et qu’elle s’excuse d’avoir tant tardé à me répondre car quand elle a reçu ma dernière lettre tout son temps de recherche était consacré à la procrastination

Cette nuit j’ai écrit mon dernier roman qui fait l’éloge du désordre je l’ai envoyé illico au professeur Bambino pour qu’il le range dans sa bibliothèque invisible bien que depuis quelque temps il m’avoue que devant l’ampleur de sa tâche il ne dort plus la mine triste et les joues blêmes  

Cette nuit j’ai fait des jeux interdits avec mon copain Raymond la Science qui avait un perroquet sur son épaule gauche répétant Tu causes tu causes comme une vraie piaf qui a perdu son serre dents

Cette nuit j’ai composé 36 poèmes que j’ai confiés à Marie la cantatrice du théâtre de la Huchette crépue comme mer qui moutonne

Cette nuit j’ai écrit dans ma cellule sur le papier qu’on donne aux condamnés pour qu’ils écrivent leurs dernières pensées avant d’avoir à l’aube quand blanchit la campagne la tête tranchée

JE RÊVE DONC JE SUIS





La nuit venue

Je ne dors plus

Ou bien si peu





Mon dormeur d’antan

Est devenu soupe au lait





Il ne dort que d’un œil

L’autre tourne en des mondes

Traversés d’étranges pensées





Je rêve donc je suis

Cet autre inconnu

L’étranger de soi-même

Qui pousse le blasphème

Jusqu’à perdre toute identité





Mais la perte est légère

Un bien être passager





Dormeurs des deux oreilles

Vous devriez essayer

ÉCRITURE BLANCHE





ÉCRITURE BLANCHE

au-delà des mots

je hais les dimanches

les anges les sots





écriture blanche

personne ne sait

écrire en silence

sans papier ni encre





écriture blanche

j’aime les nuits blanches

où les rêves enjambent

croyances et doutes





écriture blanche

tu traces la route

rêveuse la ligne

va-et-vient maligne





écriture blanche

oreille attentive

pour le calligraphe

qui entend des yeux





écriture blanche

aujourd’hui dimanche

la pointe du jour

noire sur la page





hypnographies :
calligraphies imaginaires
jean jacques dorio
10/02/2020
03h58

VERS INUTILES DE PURE POÉSIE





-J’ai besoin d’une feuille noire.

Pourquoi donc ô poète

Quelqu’un t’a-t-il maudit ?





-J’ai besoin d’écrire ce dialogue impossible.

Espèce de poisson ondoyant de sommeil.





-J’ai besoin d’une page blanche.

Le temps d’un flux sur la grève.





-J’ai besoin de ce blog où l’écriture

ne sait sur quel pied danser.

-Comme les masques blêmes du néant ?





J’ai besoin que ces lignes me déplacent.

Mets sous la clef ce poème

Et n’en parle à personne.





-J’ai besoin de dire et de contredire

ces phrases d’un monstre sacré

qui ont glissé sur la page de ma nuit blanche.

Songe effaré Tout se lève

Tout retombe Tout a flotté.









25/01/2020

23h25





en italique le lecteur aura reconnu ces « vers inutiles de pure poésie »

nommés ainsi dans la préface des Orientales





« Inutile signifie ici : n’ayant de valeur qu’en eux-mêmes,

et par rapport à rien d’autre,

et d’autant plus chargé de prix ».





Paul Bénichou

Le sacre de l’écrivain

page noire et page blanche
dans l’espace ondoyant
d’une nuit